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L’ère numérique au cinéma: la société totalitaire d’Adorno ?

Nous sommes en 2016 et le cinéma de l’ère numérique semble ne s’être jamais aussi bien porté. Est-ce vraiment le cas ?

Theodor W. Adorno (1903 – 1969) est un philosophe et sociologue allemand ayant énoncé la théorie suivante: l’Homme aurait perdu ses libertés face à une société totalitaire basée sur une industrie culturelle dont le but est de rabaisser l’individu au rang d’esclave.

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Theodor W. Adorno

 

Si ce n’est peut-être pas la situation actuelle de toute l’industrie culturelle, on peut néanmoins se poser la question à propos d’un secteur de celle-ci: le cinéma. En effet, depuis quelques années, le phénomène des blockbusters des années 80 et 90 prend une ampleur inattendue et fulgurante: c’est l’ère dite du cinéma numérique, provoquée notamment par deux facteurs. Tout d’abord, l’arrivée dans les métiers du cinéma de la génération ayant grandit avec Star Wars, Indiana Jones et Ghostbusters. Ensuite, la nouvelle direction prise par la société The Walt Disney Company dès 2005 qui a eu un impact énorme sur la production de films des dix années suivantes.
En effet, dès 2006, le rachat de Pixar par la compagnie marque une volonté de la société de s’intégrer et s’affirmer dans le cinéma de divertissement. Après une décennie de suites et films dérivés de leurs grands classiques d’animations (une série de films à l’accueil public et critique plutôt mitigé), il s’agit d’insérer la compagnie sur des rails solides.

Alan Horn, président de Walt Disney Studios, et les sociétés rachetées par The Walt Disney Company.
Alan Horn, président de Walt Disney Studios, et les sociétés rachetées par The Walt Disney Company.

S’il est possible de voir quelques prémisses de ce que la société tend à devenir (au travers de la tetralogie Pirates des Caraïbes qui commence ou les deux films Benjamin Gates), il faudra néanmoins attendre 5 ans pour que ce nouveau cap ait un impact sur le tout Hollywood. En effet, en 2010, The Walt Disney Company rachète la société Marvel et, avec elle, Marvel Studios. Elle s’empare alors du Marvel Cinematic Universe en plein balbutiements et l’aide à se développer enfin. Mais, plus encore, elle met en place un calendrier de productions jusqu’en 2014 (qu’elle ne fera que prolonger par la suite, jusqu’à planifier jusq’en 2020 à l’heure où j’écris ces lignes).

En 2014, Alan Ford présentait le calendrier des Walt Disney Studios (Disney, Pixar, Marvel et Lucasfilm) à la convention D23. A l'époque, il allait jusqu'en 2017, depuis il va jusqu'en 2020.
En 2014, Alan Ford présentait le calendrier des Walt Disney Studios (Disney, Pixar, Marvel et Lucasfilm) à la convention D23.
A l’époque, il allait jusqu’en 2017, depuis il va jusqu’en 2020.

Ces productions sont basées sur le concept de sérialité et demande aux spectateurs d’avoir vu les précédents films du Marvel Cinematic Universe pour pouvoir saisir tous les aboutissants (ou du moins, c’est que la communication de Marvel laisse entendre).
En 2012, The Walt Disney Company rachète la société l’empire financier de George Lucas et s’impose définitivement: Lucasfilms, Lucasarts, mais aussi Industrial Light & Magic, sa société de productions d’effets spéciaux. Dès lors, The Walt Disney Company peut tout faire sans sortir de son empire financier. Pire, ce sont désormais les autres studios qui font appel à certains des services qu’elle propose.

Mais depuis déjà deux ans, les autres grands studios d’Hollywood se sont rangés derrière la compagnie et suivent le même concept de franchises sérielles: la 20th Century Fox et Warner Bros. sont juste derrière avec des calendriers basés, respectivement, sur les X-Men d’un côté et les super-héros DC (a.k.a. Detective Comics) de l’autre. Universal Pictures et Sony Pictures Entertainement sont un peu à la traine, mais suivent le même concept.

Le calendrier des films de super-héros et franchises similaires de ces prochaines années. The Walt Disney Company, Warner Bros, 20th Century Fox, Sony, la Paramount et même Lionsgate sont dans la course.
Le calendrier des films de super-héros et franchises similaires de ces prochaines années. The Walt Disney Company, Warner Bros, 20th Century Fox, Sony, la Paramount et même Lionsgate sont dans la course.

 

En quelques années, The Walt Disney Company a su s’imposer comme un nouveau membre des majors d’Hollywood, mais aussi imposer son système de production. En effet, il s’agit désormais d’assurer la survie de la société de production en produisant des films dont tous les éléments permettent le succès au box-office. Cela se traduit donc par une consensualité présente dans pratiquement tous ces films. Et, au final, même lorsque certains films (comme The Guardians of the Galaxy, Deadpool ou Suicide Squad), il s’agit quand même de voguer une vague consensuelle de films prétendument intransigeants mais qui reste énormément aseptisés.
Et c’est un phénomène visible au travers de toutes les franchises qui se lancent aujourd’hui au cinéma, même en-dehors des films de super-héros. Il s’agit de partir d’une œuvre (littéraire, vidéoludique ou même déjà cinématographique) ayant eu un succès retentissant et d’en adapter de (nouveaux) films. Une trilogie au minimum. On a un donc un retour d’univers et personnages propres aux années 80 (Star Wars, Ghostbusters, Jurassic Park…) avec lesquels tout le monde est déjà très familier. Ceux-ci connaissent généralement une adaptation à notre époque (pour mieux les intégrer soit au XXIème siècle soit aux nouveaux canons du cinéma).

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16 blockbusters en 2016. 6 sont des films de super-héros. 6 sont des lancements ou confirmations de nouvelles franchises.

Si bien que le public est peu à peu habitué à un contenu audiovisuel correspondant à un certain acabit, à des genres cinématographiques connus et reconnus, des codes du cinéma classiques, académiques et peu innovants (peu de plan-séquence, pas de changements de pellicule) et un scénario répété (d’abord la mise en place des personnages et de leur quotidien, puis un événement perturbateur qui lance une série de péripéties amenant à un événement final (général une bagarre) qui laisse le(s) personnage(s) dans une nouvelle situation).
Et le succès grandissant de ces productions démontre bien l’été de servitude dans lequel le grand public se trouve. Plus de deux milliards de dollars de recettes au box office mondial pour Star Wars: Episode VII: The Force Awakens. Plus d’un milliard pour Jurassic World.
A côté de ces deux succès, Mad Max: Fury Road, le blockbuster surprise de 2015 (surprise pour son scénario novateur, son univers détonant et ses méthodes de tournage) n’atteint même pas les 400 millions de dollars.

 

Clairement, une industrie s’impose à une autre et ne laisse aucun chance à cette dernière. En effet, à la différence des années 80 ou 90, les blockbusters actuels ne servent plus aux majors à produire des films plus petits, mais bien à produire d’autres blockbusters.
Des réalisateurs comme Clint Eastwood ou Terry Gilliam voient leurs films éclipsés par cette industrie. A moins que les films d’auteurs ne passent par des Festivals ou la cérémonie des Oscars, ils ont peu de chance de faire parler d’eux plus de deux mois. Un film comme Jersey Boys, de Clint Eastwood, a vu sa campagne publicitaire démarrer un mois seulement la sortie du film.
Certains réalisateurs choisissent donc un style moins particuliers et plus consensuels pour atteindre leur public. C’est le cas de Steven Spielberg, de Martin Scorsese, mais aussi de certains comme Ridley Scott qui en viennent à produire des suites ou des prequels à certains de leurs précédents films qui n’en avaient pas forcément besoin.

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Petite métaphore.

N’aurions-nous pas là une dictature culturelle comme celle énoncée par Adorno ? Une minorité, de part son pouvoir financier, impose ses méthodes de production de long-métrages, mais aussi ses idées de ce qu’est un produit culturel, à une majorité. Et quand on voit ce qu’il arrive aux plus petits studios (Bruckheimer s’est fait virer de chez The Walt Disney Company avec toutes ses franchises et sa maison de production – sauf Pirates de Caraïbes, après tout ça marche bien – et il a de la peine désormais à faire ses films, Dreamworks s’est fait racheter et les autres doivent fusionner entre eux pour survivre), on sent bien que c’est un système qui ne plaît qu’à ceux à qui il profite.

Et le grand public n’aide pas, faisant – semble-t-il, de moins en moins d’effort pour aller voir ailleurs si on ne le lui dit pas, comme dans le cas de Mad Max: Fury Road.

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Citation de Jim Morrison: Seigneurs et Nouvelles Créatures, éd. 10-18 (ISBN 2-264-00861-X), p. 91.

2 réflexions sur “ L’ère numérique au cinéma: la société totalitaire d’Adorno ? ”

  1. Article fourni et illustré ; il manque juste un retour aux propos d’Adorno en conclusion.
    Merci pour la découverte de la citation de Jim Morrison.

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