david-pujadas

Fast-thinking, le fléau des médias ?

Pierre Bourdieu (1930 – 2002) est un sociologue français dénonçant la façon dont l’informulation circule dans notre société contemporaine. Et ce, au travers de ce qu’il nomme le fast-thinking. Bourdieu définit ce dernier comme un contre-la-montre. Les équipes rédactionnelles des journaux, qu’ils soient télévisés ou radiophonique, trient les informations qui seront présentées au spectateur ou à l’auditeur au cours de la journée et, principalement, aux informations données à certaines heures en particulier où l’audimat grimpe « naturellement »: le matin et la fin d’après-midi pour saisir les travailleurs qui sont sur la route, le midi ou le soir à l’heure des repas. Mais n’est-ce pas qu’une façade ?

Ces informations, au premier abord, sont principalement choisies pour être d’actualité et pour permettre à l’individu de se tenir au courant des derniers événements nationaux ou internationaux. Mais quand on y regarde de plus près et qu’on observe le monde journalistique de la France, on constate un fait indéniable: le marché des médias appartient aux plus grandes fortunes de France, celles-là même qui dirigent les plus importantes industries nationales. Lagardère, Crédit Mutuel, Vivendi, Bouygues… Autant de noms qui nous sont familiers. Et pour cause ! En plus d’avoir une part incroyable dans la construction et l’immobilier de l’Hexagone, Bouygues s’étend à nos téléphones et jusque dans nos télévisions. Le groupe TF1,  c’est Bouygues !
De même pour le groupe Vivendi qui a récemment étendu ses ramifications au cœur de la société Canal+ et de ses différentes chaînes. Dès lors, le contenu s’est vu drastiquement évoluer et s’éloigner du tempérament généralement provocateur ou, du moins, décalé. Les Guignols de l’Info, le Grand Journal et, dès cet été, le Petit Journal connaissent une « rénovation », plus appropriée aux yeux d’un certain Vincent Bolloré qui réside à la tête du groupe Vivendi.

Bourdieu_01
Pierre Bourdieu

Mais cette situation n’est pas liée uniquement aux grands industriels français. Si l’on regarde l’évolution d’une chaîne publique comme France 2, on peut constater un changement important à partir d’une certaine date: le 13 Septembre 1999.  Ce jour-là, Claude Sérillon présente une interview sans concession à Lionel Jospin, alors Premier Ministre, et le pousse dans ses retranchements. Il semblerait que l’homme politique n’ait pas tellement apprécié puisque Manuel Valls, alors chargé de communication pour le chef du gouvernement, a appelé le directeur de la rédaction de France 2 pour lui faire part des « mauvaises questions » de Claude Sérillon. Le directeur en question lui répond alors que le problème vient des « mauvaises réponses ». Claude Sérillon et son chef de rédaction sont virés illico presto. Cette intervention du gouvernement va être fondatrice. En effet, en 2009, c’est l’État qui nomme la personne à la tête de France Télévisions: Pfimlin est mis en place directement par le Président de la République Nicolas Sarkozy. Et depuis 2013, c’est le CSA qui nomme le directeur de France Télévisions, CSA dont le directeur est lui-même nommé par le gouvernement.
On est bien partit pour avoir une valse des directeurs du CSA et de France Télévisions en fonction des gouvernements élus tous les cinq ans.

Le schéma des grands empires industriels français.
Le schéma des grands empires industriels français.

Mais, me direz-vous, pourquoi parler de tout ça ?
Et bien, justement, revenons au sujet principal: le fast-thinking. Ce tri effectué sur les informations pour les journaux télévisés et autres informations médiatisées n’a pas pour seul but de donner un aperçu complet de l’actualité internationale, nationale et parfois même régionale. Non, il vient un moment où il faut accorder le contenu au temps mis à disposition. On peut le voir très correctement dans le documentaire La Maison de la Radio, réalisé par Nicolas Philibert et sortit en 2013. On suit à un moment la planification du bulletin d’information de 7h30, particulièrement suivi par les auditeurs en chemin au travail. Clairement, toutes les informations n’ont pas leur place et il s’agit de pouvoir aborder tous les sujets: actualité immédiate, politique, conflits, sports et événements inédits (découvertes, festivals, décès…). Tout en prévoyant la possible arrivée d’une info de dernière minute

Or, toutes ces chaînes de télévision ou de radio qui appartiennent aux grands groupes financiers ou sont sous la coupe du gouvernement subissent un tri bien différent. Le 21 Mars 2016, un Youtuber plutôt engagé et connu sous le nom d’Usul a tenté une expérience. Suivre une semaine d’un journal télévisé de David Pujadas, présentateur de France 2. Si les événements du 22 Mars à Bruxelles ont drastiquement modifié le contenu habituel du JT, on peut néanmoins prendre exemple du résumé du 21 Mars.

Terrorisme (quatorze minutes), communication politique (un peu plus de cinq minutes), international (huit minutes) et sujets sociaux (six minutes). Quatre sujet pour un JT de trente-deux minutes. Quatorze minutes sur le sujet du terrorisme, dont une minute consacrée aux détails inintéressants de l’éventuelle cellule de l’individu capturé ce jour-là. Une minute qui aurait pu être attribuée aux manifestations anti-Loi Travail démarrées le jour-même et qui ne seront absolument pas abordées.
On est en droit de se demander si le fast-thinking n’est pas utilisé à revers par ceux qui possèdent le marché des médias afin de mettre en avant certains sujets pour en éviter d’autres.
D’autant plus quand on prend comme exemple les chaînes d’information en continu. BFMTV (ex-Vivendi, aujourd’hui Atlice – un groupe industriel européen), I-Télé (Vivendi), LCI (Bouygues) – les trois pontes dans le domaine – font tourner en boucle exactement les mêmes sujets qui occupent les JTs habituels.

La conséquence majeure de ce fast-thinking poussé à son paroxysme réside dans une banalisation des informations présentées: à chaque jour son nouvel épisode sur le terrorisme, sur les déplacements de Manuel Valls, Bernard Cazeneuve ou encore François Hollande, sur le marché dominical de Pampelune… Si bien que le public présent quotidiennement ne voit plus un contenu objectif et complet mais propre à une vision, celle des plus aisés et des plus puissants.

Une réflexion sur “ Fast-thinking, le fléau des médias ? ”

  1. Article complet qui explique la globalité du problème. Toi qui a la double nationalité, en suisse le problème est il aussi récurent qu’en France ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *