L’interaction est-elle le propre des arts numériques ?

Dans leur article « Comment la technologie vient au monde de l’art », Couchot et Hillaire développent l’idée selon laquelle le cœur de l’art numérique serait l’interaction. Cette idée est plus complexe qu’elle n’y paraît. Car il existe plusieurs niveaux d’interaction lorsqu’on mobilise un ordinateur dans un processus de création artistique : interaction (autrement dit rencontre d’au moins deux entités capables d’agir l’une sur l’autre) entre l’artiste et le programme informatique, interaction entre l’oeuvre numérique et le récepteur de l’oeuvre, interaction entre l’artiste, l’oeuvre et le spectateur…

Aux débuts de l’informatique, l’interaction entre l’homme et la machine se résumait au schéma cognitif stimulus-réponse – désigné dans l’article sous l’appellation de « première interaction » ou encore « première cybernétique ».

Aujourd’hui, dans le champ de l’art numérique, on entend par « seconde interaction » une structure mettant en jeu trois instances au moins : le créateur, la création, le récepteur de la création. L’enjeu de ce nouveau type d’interaction exploré par des courants comme le connexionnisme est le potentiel créatif de la relation homme-ordinateur. Il ne s’agit plus de s’émerveiller devant les réponses d’une machine qui fonctionne, mais de chercher à faire naître de nouvelles formes esthétiques à travers les échanges constants entre l’artiste, l’ordinateur et le récepteur de l’oeuvre d’art. La notion d’émergence intervient ici : l’art numérique cherche à faire advenir un événement inattendu, inédit, à travers des échanges sensorielles entre l’homme et la machine.

L'Enterrement du Comte d'Orgaz, El Greco
L’Enterrement du Comte d’Orgaz, El Greco

Si nous estimons en effet qu’il y a beaucoup à attendre de la rencontre entre création artistique et le médium récent que constituent les technologies numériques, il nous paraît en revanche que la notion d’interaction dans le domaine de l’art a existé bien avant l’avènement de la technologie numérique.

Les œuvres d’art qui ont traversé les siècles, ne sont-elles pas précisément celles qui ont conservé leur « potentiel d’interactivité » avec le public au fil des générations ? Vue et revue ad nauseam par des générations d’amateurs d’art, une peinture de la Renaissance continue de « parler » à qui la contemple.

Nous songeons à une expérience interactive personnellement vécue au contact d’une œuvre d’art datant du XVIe siècle : L’Enterrement du Comte d’Orgaz, œuvre du peintre El Greco. Il y a quelque chose d’une interface numérique dans ce tableau : une juxtaposition de visages comme autant de fenêtres d’un site web ou d’applications d’un smartphone… Et puis en bas, dans le coin gauche du tableau, il y a justement un élément qui a attiré notre œil, une invitation au toucher : un enfant qui montre du doigt le défunt Comte d’Orgaz.

L'Enterrement du Comte d'Orgaz (détail)
L’Enterrement du Comte d’Orgaz (détail)

Que s’est-il passé quand nous avons reçu le « signal digital » de cet enfant : nous avons remarqué une peinture dans la peinture, une curieuse scène figurant sur le vêtement de l’homme qui soutient les jambes du Comte : des hommes tuent un homme avec des pierres. Pourquoi ? Peut-être s’est-il produit en nous cette émergence dont nous parlent les connexionnistes de l’art numérique : nous avons compris, grâce à cette image sur le vêtement, que l’homme portant le Comte d’Orgaz était Saint Etienne qui, d’après les Ecritures, fut en effet soumis à la lapidation.

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