Tous les articles par Benjamin Fayolle

Étudiant 1ère année en Créa-Num. Aime la musique, les belles images et la montagne.

Pirates !

L’auteur et penseur allemand Walter Benjamin publie en 1955, à titre posthume, un essai longuement dénommé « L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique« .

La thèse principale du livre est celle de la déperdition de l’aura de l’oeuvre d’art, de par la reproduction massive, parfois industrialisée de ces produits, ils sont donc objectivisés, détournés de leur fonction impressive première par leur reproduction à grande échelle.

On pourrait penser qu’avec la fin approchante du DVD, l’industrie du cinéma ne serait pas directement liée à ce phénomène de reproduction, du moins pas de la même manière que les reproductions à la chaîne des tableaux de maître que l’on peut trouver sur internet.

Mais les salles obscures qui se désemplissent sont à l’image du musée : l’art est devenu disponible autrement, d’une manière détournée ou dérivée, plus besoin d’aller au musée du 7ème Art. Maintenant, on télécharge.

Logo de µTorrent, principale plateforme de peer-2-peer.

Lorsqu’un téléchargement est effectué, le film récupéré est souvent d’une qualité graphique dépréciée. Son titre, également, porte les stigmates d’une massification, d’une entrée dans l’air du tout-data qui concentre l’information sans juger de sa qualité, de part les indications purement informatiques. On ne télécharge plus Chinatown, l’oeuvre de Polanski, mais « [ripDivX_Chinatown(tpb)[1080p] ». En cela, le 7ème art s’inclue parfaitement dans le concept de perte d’aura que propose Walter Benjamin.

D’un tweet à la masse.

Le réseau social de micro-blogging Twitter offre à ses utilisateurs une fonction « Analyse », qui plonge l’utilisateur dans une abîme de données, proposant une vision du ratio de visibilité des tweets liés au compte.
L’idée est d’analyser l’impact d’un ou plusieurs tweets pour orienter les publications futures, afin d’impacter le plus possible (la plupart du temps) les utilisateurs du réseau.

Des outils médiatiques pour atteindre la masse consommatrice de l’information ? Twitter, premier réseau social avec Facebook ancré dans la culture populaire comme moyen d’expression libre et d’information ciblée ?

Nous voilà en plein dans ces concepts que sont les masse-médias et la masse-culture. Le premier désigne l’ensemble des moyens de diffusion de l’information à destination d’un public de masse. Le citoyen est la cible de la publicité, de l’actualité, soit de l’information en général. L’ensemble des techniques audiovisuelles et graphiques sont utilisées, afin de faire parvenir au plus grand nombre le message souhaité. Dans l’exemple de Twitter, les messages sont acheminés à la foule des followers, de manière instantanée.
L’appellation masse-culture, quant à elle, désigne cette nouvelle mouvance d’information, d’objets d’arts et d’objets de consommation, tous liés à la société contemporaine. Cette culture est à la fois destinée, demandée, et parfois produite par et à la foule citoyenne international. En soi, la plate-forme Twitter est déjà en elle-même, au delà de son contenu, une part de la masse-culture.

Alors, utilisez Twitter, ses outils d’analyse ! Cet outil permet de rentrer plus facilement dans le monde des producteurs de contenu de masse. Cependant, il faut garder à l’esprit que participer à cette production est aussi le fruit d’une consommation de cette même culture.

Le portrait sonore de Juliette : l’imprévisible de l’interview.

J’ai réalisé la semaine dernière le portrait sonore de Juliette, et de sa vision très particulière des médias.

L’expérience fut très intéressante, puisque j’ai pu découvrir plus en profondeur la pensée, l’opinion, de cette connaissance. Mais comme pour tout exercice de réalisation, tout ne s’est pas déroulé comme prévu…
On arrive toujours avec un angle, et, lorsque le micro s’allume, que la personne commence à parler, on se rend compte que tout ce qu’on prévoyait peut disparaître instantanément. L’interviewé est là pour donner son point de vue, en suivant l’angle de son regard sur le monde, et non un regard objectif, que j’attendais maladroitement.
J’ai donc découvert la difficulté de l’interview, combien il est difficile de faire dire les mots justes à une personne… Puis comment savoir tirer un discours exploitable d’une conversation que l’on sort de son contexte.

Malgré ces difficultés, je pense que ce format audio est parfait pour proposer le portrait d’une personne, ou d’un lieu. On s’immerge plus activement, sans que l’image vienne perturbé l’idée que l’on se fait de l’ambiance.

Pour une prochaine réalisation sonore, je pense privilégier des sujets moins difficiles à traiter, ou des angles plus définis, que j’expliciterai à la personne interviewée. Je pense conserver le même modèle pour l’enregistrement du son (à savoir enregistrer la personne dans un lieu calme pour rajouter un son d’illustration durant le montage) pour de futurs projets. Cependant, le manque d’illustration sonore m’a dérangé dans mon projet, en cela il ne me semblait pas abouti.

Bonne écoute !

Entretien avec Lucien Virag, comme un bilan sur les études médiatiques.

Certains élèves de la formation ont eu la chance de croiser Lucien Virag, penseur quasi-anonyme, mais unanimement reconnu comme un auteur révolutionnaire. Cet émigré Hongrois, qui réside aujourd’hui à Lyon, s’applique à déconstruire avec fougue cette ère de l’internet, du mass-média. Il fût l’auteur d’un livre prémonitoire, malheureusement très peu connu, L’Aube du Réseau, aux Éditions Ousia (1979), dans lequel il faisait état de l’obsolescence des études linguistique face à l’avènement d’un monde du texte sans la pensée.

J’ai pu obtenir un court échange avec lui, ce qui explique le retard dans la publication de cet article. Virag a pourtant l’habitude de se refuser à utiliser les réseaux sociaux, ou d’avoir une quelconque existence à travers un ordinateur, il s’agit donc d’un genre d’exclusivité, profitez en, chers lecteurs.

L. Virag.jpg
Lucien Virag dans son appartement lyonnais, prenant une pause avec second degré.


Bonjour monsieur Virag, je suis étudiant en Communication et Création Numérique, à l’Institut Marc Perrot, et les auteurs de linguistique et de sémiologie sont au cœur du programme de ce premier semestre. Quelle réaction à cela ?

*rire* Eh oui, oui. Il est tout à fait normal et concevable que ces études soient nécessaire à un tel cursus, vous qui allez vous donné corps et âmes dans un travail numérique et, il faut bien le dire, de manipulation. Vous êtes sur le deuxième plan, celui où vous avez besoin d’avoir conscience de votre langage pour mieux le tourner, et lui donner. Votre public, qui n’a jamais étudié ces fonctionnements du langage, reste dans un plan premier, primaire, il se contente de l’outil qui lui ai proposé, ce qui le rend si malléable.

Ma réaction est que vous découvrez là un outil utile et dangereux ; la conscience de sa propre langue est, entre de mauvaises mains, un fléau.

Rassurez vous, j’étudie ça plus par ambition créative que par inspiration machiavélique. Dans votre livre, vous parlez d’un 3ème plan dans L’Aube du Réseau, décrivez le moi.

Vous savez ce qui est plus fort que la conscience du langage ?

Dites le moi.

La conscience des consciences du langage : vous savez que l’homme a réfléchi sur lui et sur ses outils essentiels, substantiels même. De ce constat, vous pouvez tirer une étude très poussée, des conclusions magistrales ! L’Homme théorise ses signes en utilisant ces mêmes signes… il se plonge dans une abysse terrible, terrible oui ! Si je claque des doigts *il le fait*, et que j’utilise un claquement de doigts pour décrire mon même geste, je circule, je tourne, autour d’un sujet sans jamais atteindre sa fondamentale. Je peux re-claquer avec une précision et une lenteur extrême de manière à ce que la technique du premier claquement, celui-ci naturel, soit totalement dévoilé. Celui qui m’a observé saura alors claqué des doigts avec contrôle et maîtrise. Mais saura t’il pourquoi il claque des doigts ? Non ! Aura t’il idée des raisons qui le pousse à utiliser le claquement de doigts à tel ou tel moment ? Non plus. C’est passionnant non ? Cette maîtrise de la technique, bloquée dans un circuit, sans jamais pouvoir sortir de la route.

Je pense commencer à comprendre… Être au troisième plan, c’est étudier les premiers et deuxièmes plans avec une vision d’ensemble, pour voir quels sont les finalités de ces études, et de ces usages ?

Précisément ! Les méta-sciences ont cela de beau qu’elles touchent à l’essence des essences. Et, comme il apparaît à la césure de l’atome, les découvertes libèrent une formidable quantité d’énergie, qui nourrit l’intellect et son cosmos. J’éprouve une jouissance intellectuelle extrême à chaque fois que je dévoile un nouveau pan de mes études, mais j’ai bien conscience que ma science n’attirera jamais ni les écoles ni les foules. Vous savez pourquoi, vous qui étudiez déjà le second plan ?

Je vous serais gré de me l’expliquer.

Parce qu’il y a un sentiment, qui est aussi une réalité, qui émane de l’étude du langage, au second plan… Connaître les mots, et leurs usages, les fonctionnements sémantiques, sémiologiques, … Tout cela confère au porteur du savoir un pouvoir immense, gargantuesque ! En comprenant comment une phrase est perçue dans une conversation, via le schéma de Jakobson, par exemple, vous pouvez orienter la rédaction de votre slogan, et lui donner un impact fou ! Le second plan et l’étude du premier, c’est l’assurance d’une puissance. Et l’Homme, l’élève, tout un chacun, vibre pour cette puissance, pour accéder à cette force de rédaction et de lecture. Quand on arrive à comprendre ce qui nous entoure, c’est à dire à le prendre en nous, on devient comme un héros dans notre propre livre. Mais on ne devient pas libre de ces signes, on en devient maître, mais nous sommes toujours rattachés à eux, de même que le maître n’est pas maître sans son esclave.

Le troisième plan n’assure pas la place du maître, il n’assure pas non plus l’existence de l’esclave. Non. Le troisième plan, ce que je propose dans tout mes écrits, c’est simplement l’assurance d’une jouissance dans la compréhension de l’autre, et de la volonté qu’il porte. C’est uniquement une recherche de liberté, et au vue du comportement des hommes ces derniers temps, la liberté n’est qu’une maigre valeur face à un pouvoir intransigeant sur le verbe.

Comment expliquez vous le lien que vous faites entre liberté et troisième plan ?

Et bien en fait c’est assez clair : vous avez la conscience du pouvoir, de qui le possède, qui le détient, il n’y a qu’à étudier les signes de connaissances, les symboles de force que sont les phrases et les théories. Qui connaît ces schémas, qui les applique, qui sait penser le verbe ? Si vous pouvez répondre à ces questions, c’est en adoptant le regard totalement extérieur du troisième plan. Et en ayant la connaissance de la location de ces pouvoirs érudits, vous créez en votre fort intérieur le choix de suivre ou non ces têtes pensantes. L’homme qui peut choisir son outillage est à la fois maître et esclave, et en même temps ni maître, ni esclave : il est son propre artisan, et sélectionne ce qu’il veut réellement.

Je vois, avec le troisième plan, en étudiant l’utilisation de la sémiologie, on peut voir les rouages. Mais dernière question : quel rapport avec le réseau ?

C’est une très belle question pour conclure… Et bien voyez-vous, j’ai fait un choix en utilisant ma place au troisième plan : j’ai lu maint et maint ouvrages sur ces réseaux sociaux et j’ai eu la liberté jouissive de les refuser, en voyant l’utilisation malhonnête qu’ils ont fait de leur connaissance des mots. Ils opèrent à une transformation abusive de l’ontologie même des termes qu’ils emploient : accueil, amis, tout ces éléments de vocabulaire perdent leur valeur. On peut clairement distinguer l’usage d’un simplisme que Barthes théorise, ils font une utilisation foncièrement mauvaise d’un outil, pourtant neutre, du second plan. Ils font ça au nez et à la barbe des usager, qui sont toujours au premier plan. Je n’impose pas ma vision, mais j’apprécie cette force que mon écriture, et que ce troisième plan m’offre : je peux faire le choix de refuser une vie numérique, car j’en vois les rouages, et croyez moi, ils sont très semblables à ceux d’un ascenseur qui plongerait follement vers les entrailles de la bêtise…

Voilà qui est peu rassurant. Merci pour cette entretien, monsieur Virag, et bonne continuation dans vos écrits !

Kubrick, couleurs, et quelques mots.

On utilise massivement le mot « image », hors, ses significations sont multiples : phénomène optique ou graphique, métaphore purement verbale…

Mitchell est l’intellectuel qui a su poser des différenciations claires, théorisées en bonne et due forme, et il a précisé les études de ces domaines par le Visual Studies, l’étude des médiums visuels (du cinéma aux jeux-vidéos).

Dans ce supercut, réalisé par Rishi Kaneria, on peut observer l’utilisation que fait le méticuleux réalisateur Stalney Kubrick des couleurs dans la composition de ses plans.
Le rouge, couleur récurrente de la filmographie du réalisateur, apparaît pour des scènes de violences, de passions, alors que le bleu, couleur plus froide, est liée à des scènes plus planantes ou résolument tristes, comme les discussions de lit du couple Kidman-Cruise dans Eyes Wide Shut.

Ces analyses peuvent sembler évidentes, parfaitement claires, mais il faut remarquer que leur existence résulte aussi des théories de Mitchell. Le cinéma Kubrick est un exemple parfait pour matérialiser le Pictural Turn, cet expression qui désigne l’idée que le langage visuel a un rôle prédominant face au langage verbale.

De Kubrick, on retient l’esthétique, pas les dialogues. Il existe très peu de répliques fortes, employées comme citations, et pour cause : ce qui est le plus parlant chez ce réalisateur, c’est le cadre, les couleurs, les images. Elles résument à elles seules les émotions, l’action, les pensées des personnages.

L’image porte donc une force de signe bien supérieure à ce qu’on pourrait imaginer de prime abord, et elle a cela d’insidieux que son impact est, très souvent, inconscient.

Folie, combat et idée : ce que Derrida nous enseigne sur l’écriture.

Et je me dis… « mais tu es fou ! », raconte Jacques en portant un doigt vers sa tempe,  »tu es fou d’écrire ça, tu es fou de t’attaquer à ça ».

Il n’est pas anodin que Jacques Derrida, auteur, philosophe et linguiste, associe son œuvre avec la folie. Il lui arrive de craindre les concepts qu’il théorise et défend ; il ne s’agit pas d’une peur de l’écriture, l’auteur a en fait peur des idées qu’il présente, et du potentiel qu’elles renferment.

Ce que révèle cette relation, c’est sûrement le pouvoir de l’idée. En menant sa pensée vers la novation, Derrida fraie de nouveaux chemins, il poursuit une réflexion vers de nouveaux espaces, il étend le domaine des idées ; quitte à ce que ces nouvelles routes se face de force. Écrire, pour Derrida, s’apparente souvent au combat, à un geste agressif. Car en menant sa pensée vers des chemins jusqu’alors inexplorés, l’auteur refuse l’établi, cette doxa qui semble pourtant si naturelle tant elle est usuelle. Écrire est un combat, le texte est une arme de déstabilisation massive, qui peut blesser, inquiéter ceux qui pourraient se trouver en désaccord. Derrida ne clame pas pour objectif de blesser, mais il a conscience de la puissance de son outil, et l’use avec la conscience de son geste.

L’écriture telle que la présente Derrida pourrait sembler à des années lumières de nos intérêts lorsqu’il s’agit d’écrire en 2015. On ne blesse plus par une doctrine ou par des dogmes, car l’agressivité de l’écriture est devenue insoutenablement normale. Le nombre de publication est tel qu’il devient nécessaire, pour sortir de la masse, de porter un geste puissant dans chaque œuvre, l’extension du domaine de l’idée est devenue nécessité et non cheminement naturel. Lorsqu’un livre novateur et à contre-courant est publié, peut on encore le considérer comme une révolution, comme un geste combatif, alors que la nouvelle doxa veut la multiplication de ces courants agressifs ? L’accélération de la métamorphose des contenus semble rend muette toute révolution idéologique, comme si on ne pouvait plus distinguer la couleur rouge sur un caméléon changeant sa peau en permanence. Il y a en définitive peut-être trop de révolution pour aujourd’hui distinguer de véritables courants, on ne retiendra sûrement que les influences.

Pour une meilleure écriture aujourd’hui, il est intéressant d’observer ce que Derrida proposait sur son travail, lors des divers interviews qu’il donna au cours de sa vie. Voici une liste de trois points qui permettrait d’orienter l’écriture vers un aboutissement plus essentiel, moins objectivé :

  1. Ne pas chercher à intimider l’autre par son écrit, mais plutôt ne pas être intimidé par l’écriture.

C’est à dire : un étudiant diffuse un article dont le contenu vous révulse, vous n’êtes pas d’accord. Au lieu de chercher à discrédité les concepts promulgués en prouvant par A + B qu’ils sont faux, Derrida propose de créer un nouvel article, dans lequel vous proposerez des concepts différents voir inverses, car c’est à ces concepts même de contrer les affreuses divagation de l’autre étudiant.

  1. Écrire par nécessité d’expression, sans jamais se limiter à l’artificiel.

C’est à dire : Derrida écrivait énormément par nécessité, et utilisait la plume pour prolonger sa pensée, non pour la décrire. Écrire permet d’observer ses idées, et se contenter de la surface ne permet pas d’obtenir l’essence de l’idée, le concept qu’elle cache. Il faut toujours creuser une idée, dès que l’idée se manifeste, il viendra alors par l’habitude ce sentiment de nécessité de sortir les concepts de sa tête, de les préciser.

  1. Arrêter de faire comme si ce qui n’est pas naturel est naturel.

C’est à dire : si Derrida nous apprend bien une chose, c’est que les concepts et dogmes, même globalement acceptés, ne sont pas nécessairement justes, et qu’il faut arrêter d’écrire en les acceptant si on ne les considères pas naturels. Il faut accepter la folie de s’attaquer à certaines choses, et apprendre à faire sans une règle prédéfinie, si celle-ci nous semble illégitime.

Il s’agit après de savoir proposer une alternative à ce que l’on défait par l’écrit. Derrida n’attaquait pas, mais construisait, quitte à empiéter sur une propriété adjacente. C’est cela qu’il pensait fou, qui l’animait : combattre en construisant la nouveauté à ses yeux légitimes, face à un ancien sans naturel.

Tous des génies ? Barthes et le descriptif.

Sur la quatrième de couverture du roman 99 francs écrit par Frédéric Beigbeder, on peut lire qu’il a été calculé que « […] entre sa naissance et l’âge de 18 ans, toute personne était exposée en moyenne à 350 000 publicités. ». La facilité avec laquelle ces affiches, ces spots télés, ces annonces radios, sont comprises pourrait porter à croire que nos esprits sont vifs et alertes : qui pourrait interpréter et s’expliquer le message de centaines de publicités vues, entendues, perçues chaque jour ? Comment l’homme fait-il pour saisir l’entière exactitude d’autant d’information, d’une masse si conséquente de contenu imposé ?

Serions nous alors des génies ? Une génération programmée génétiquement pour accepter l’hyper-média, l’instantanéité de la connaissance ?

Et si, en fait, tout ce contenu était plus facile ? Cette facilité que l’on retrouve derrière le terme ami sur Facebook, l’absence de surface des accroches tel que « Enjoy Coca-Cola », ou « Fraîcheur de vivre, Hollywood Chewing-Gum »… Si toute information est prémâchée, parée à l’instantanée, alors il ne subsiste aucun génie, seulement l’automatisme.

Barthes appelle cette description très premier degré et univoque le descriptif. Et ce dernier, observé d’un œil lointain, pourrait bien être anxiogène tant il pense à notre place.

La peur de l’idéologie : signe d’un manque d’idéologie ?

L’idéologie, un mot qui fait peur

Le sens actuel du mot idéologie est très négativement connoté, tantôt associé à l’extrémisme religieux, tantôt à des mouvances politiques discutées et discutables. Mais l’idéologie se résume-telle vraiment à une association d’idées dans un but précis ?

Cette aversion envers le terme d’idéologie pourrait être symptomatique du changement que connaît le champ politique de la société actuelle : la politique n’est maintenant portée que par des figures professionnelles affairées à l’administratif et au législatif uniquement. Le politicien est vu comme un outil intelligent, un moyen de faire tourner la boutique, plutôt que comme un défenseur d’idéaux, singulier et remarquable. Les figures intellectuelles ont pour la plupart déserté ce milieu. Si l’intellectuel et sont écrit, se désintéressent du milieu, c’est peut-être parce que l’idée devient trop politique. On rapproche une idée à un parti, à sa famille, sans l’analyser seule, unique, comme elle est. L’idéologie qui fait peur, c’est la marque de la peur des idées, qui deviennent propriété de groupes de personnes : penser, c’est appartenir à un groupe. C’est d’ailleurs de là que les partis politiques tirent leur force : il propose des ensembles d’idées auxquels s’identifier. Alors que faire, si l’idée appartient à des groupes distincts ? On s’attache à une mouvance, on adhère à priori à la totalité de ses idées, la nuance disparait, et on se retrouve volontiers rattaché à une certaine « idéologie », comme on se plait à dire aujourd’hui.

Mais le philosophe du XXème siècle Althusser dévoile un autre sens de l’idéologie, plus ancien, il s’agit pour lui de l’étude des idées dans leur forme, leur sens, leur nature et leur visée. On pourrait reprocher au système politique actuel son absence d’idéologie, soit d’étude des idéologies : on distingue plusieurs familles d’idées, et s’engager, c’est adhérer à ces idées, non les étudier. Hors, l’engagement pourrait se faire dans l’étude, et l’approbation, ou la désapprobation de certaines idées appartenant à une même mouvance.

Un tweet pour illustrer Jakobson

Roman JAKOBSON, penseur et linguiste reconnu et étudié, est l’auteur de plusieurs théories ou schémas relatifs au langage, dont l’exemple le plus connu est le schéma de la communication verbale qui permet de classifier l’ensemble des paroles, d’identifier et de schématiser des discussions, discours.

Cette théorie des catégories du langage à été vérifiée, et continue à être vérifiée chaque jour, à chaque parole. Il est intéressant de remarquer que les différents tweets liés au hashtag #PrayForParis, dont on suppose qu’ils expriment des choses similaires, sont autant de représentation des différentes catégories que Jakobson propose, et parfois, ces catégories se mêlent.

Twitte Jakobson

Ce tweet propose un contenu référentiel : il s’agit d’une information pure (la tour Eiffel change ses couleurs), relative à la photo partagée. Le mot clé #PrayForParis permet de catégoriser ce tweet, il y a ici une marque de la fonction métalinguistique. On peut aussi dire de ce tweet qu’il utilise la fonction poétique que Twitter propose par ses haikus forcés de 140 caractères : deux mots pour décrire un ensemble relatif à des évènements. La twitteuse a donc du réfléchir au placement, à la résonance que ces mots auront chez le lecteur. On peut aussi parler d’une fonction émotive, de par l’association de l’information et du hashtag : mademoiselle Guttin prend le parti de s’associer à un mouvement purement émotionnel, qui est celui de la prière.
Il ne manque alors que la fonction conative, que l’on trouve plus bas dans le post, sans qu’elle ai eu à l’écrire, lorsqu’il est mention de s’abonner, d’aimer le tweet, ou encore de le partager.

Un penseur Russe du XIXème siècle est donc rompu à l’analyse d’événement tristement actuels ; et c’est là tout l’intérêt, toute la force de la linguistique.

Hashtags et republication : une société de l’écriture remise en question.

Vers une fin de la société de l’écriture ?

Dans la seconde moitié du XXème siècle, le sémiologue et théoricien structuraliste Roland Barthes statuera à plusieurs reprises à propos de son environnement contemporain qu’il est une société de l’écriture, bien plus que de l’image. Mais la multiplication, ou, pourrait on dire, l’actuelle omniprésence des écrans pourraient porter à penser que cette ère du texte est révolue.

Il serait facile de contredire cette théorie à la vue du rapport chiffré annuel sur l’usage du réseau social le plus utilisé dans le monde, Facebook. En effet, on peut y lire qu’en 2015, chaque jours,  »seulement » 350 millions de photos sont ajoutées, contre 4100 statuts par seconde (la plupart uniquement textuels), et 10 milliards de messages chaque jours : les chiffres expriment très clairement une suprématie du contenu écrit.

Cependant, l’étude du contenu qui se cache derrière ces chiffres montrent une autre facette de cette « société de l’écriture » que propose Barthes. Le texte, en particulier chez la nouvelle génération des utilisateurs d’Internet, est de plus en plus utilisé comme une image, et non comme un outil permettant le discernement ou une équivoque libératrice. Il y a, par le biais des réseaux sociaux, une évolution assez soudaine du langage, qui tend à se simplifier, et à tendre de plus en plus vers une illustration univoque des contenus partagés.

L’exemple le plus marquant de cette simplification du langage est l’apparition du hashtag en son sein : un nombre restreint de caractère pour lier un contenu à un thème connu, identifiable d’un seul coup d’œil. Plus besoin de lire le contenu pour savoir de quoi parle tel ou tel post, un pictogramme facilement identifiable, précédé d’un hashtag, permet d’identifier la plupart des subtilités d’un article ou d’une musique, du contenu à l’avis sur ce contenu.

Un hashtag, tout comme une image, n’est pas fait pour être lu mais pour être reconnu. Une image peut être lue, ou analysé, mais une fois cette étape effectuée, il s’agira alors de la reconnaître à chaque fois qu’elle sera croisée, comme un panneau de signalisation qu’il ne faut plus lire, mais apercevoir, pour réagir vite, par automatisme. Il en va de même pour le hashtag : une fois qu’il est assimilé, il n’a plus qu’a être reconnue, le cerveau n’a plus à réfléchir, il peut se reposer, car la lecture globale d’un article peut se faire sans même cliquer sur son lien, il s’agit avant tout de reconnaître des pictogrammes. Tout en étant fortement pratique, cette méthode de partage par usage de pictogrammes convenus est aussi la marque d’une infantilisation des utilisateurs des réseaux sociaux : les yeux peuvent survoler les mots, on doit apercevoir avant-tout, et accepter cette facilitation.

Il en va de même pour les divers utilisations puérilisés des statuts Facebook, les «aimes et je te donne un héro Disney» ne propose pas de contenu écrit directement, sinon un copier-coller. On pourra alors voir d’un seul coup d’œil de quoi il s’agit, une fois que le premier post à été aperçu. Il s’agit de texte, mais la redondance de ce contenu force nos yeux d’internautes fatigués à traiter ces posts comme des copies de copies de copies que l’on comprendrait en les apercevant simplement.

Ce phénomène de similarité du contenu est parfaitement visible lors d’événement tragique comme le très récent attentat à Paris : très vite, les textes sont devenus habituels à nos yeux, et le #PrayforParis a été assimilé comme un symbole de pensée, cette enchaînement de caractère est devenu synonyme de l’hommage. Plus besoin de lire un respect donné aux morts, il suffit d’en apercevoir le pictogramme pour comprendre l’idée : on témoigne sa tristesse par la voie express, plus besoin de se donner du mal à extirper un texte révélateur de son cœur.