Tous les articles par Jean-Etienne Pelluet

Pourquoi Jeppetto ? Parce qu'il donne vie à l'inanimé. Parce qu'il tire les ficelles. Et parce que mes initiales sont dedans. Je suis étudiant en communication et création numérique depuis cette année. Avant cela, j'ai surtout parcouru des sentiers battus, mais ça n'a pas bien fonctionné. J'y ai beaucoup appris, mais j'ai décidé de partir de mon côté, plus tranquillement. Ma créativité s'exprime selon moi le mieux dans l'écriture. Ce blog est l'occasion de me forcer à écrire, ce qui n'est toujours pas une habitude quotidienne pour moi. La littérature et le cinéma sont mes deux principaux centres d'intérêt artistiques, mais j'aime bien d'autres choses.

Des noirs tréfonds de Compton à la Maison Blanche

Dans un précédent billet, j’ai pu évoquer l’une des chansons d’un de mes rappeurs favoris, Kendrick Lamar, et illustrer son propos grâce aux apports théoriques de Saussure. Pour rappel, ce rappeur de 28 ans est né à Compton, une des banlieues les plus déshéritées des Etats-Unis, en bordure de Los Angeles. il s’est mis au travail très tôt : sa première mixtape -oeuvre musicale entre l’EP et l’album, spécifique au rap, au départ- date de ses seize ans.

J’avais alors mentionné la reconnaissance par ses aînés du talent de ce jeune rappeur. Il avait en effet été véritablement adoubé par les plus grands, ceux qui avaient fait l’âge d’or de la West Coast

Depuis, tout va bien pour Kendrick, et vous pourrez le  vérifier sur la page des nominés des Grammys -la grand messe de la musique aux Etats-Unis, qui aura lieu le 16 Février 2016. Il y est nommé dans 11 catégories (ce qui n’était pas arrivé à un artiste depuis Michael Jackson et ses 12 nominations).

Il règnera probablement en maître sur la cérémonie, ce qui serait une belle performance pour un album dont les choix artistiques sont loin d’être calibrés – cet album ne ressemble à aucun autre album de rap, et à aucun autre album tout court. Ce n’est pas une oeuvre qu’on peut qualifier d’accessible ou de mainstream, contrairement à une majorité du paysage du rap américain.

Kendrick y mélange les influences jazz, funk et hip hop, flirte avec le chant et le spoken word -à la Gainsbourg-, et il y varie les flows -la diction et la vitesse avec laquelle on rappe- à chaque chanson (là où la plupart des rappeurs gardent non seulement toujours le même flow, mais rappent aussi tous de la même manière, dans la trap notamment).

2015 fut dont l’année de la reconnaissance pour cet artiste, au-delà des frontières habituels du rap. Il faut cependant bien prendre en considération que le rap est très bien intégré et considéré dans la culture américaine, où il est une forme de réussite comme une autre. Alors qu’en France, il est encore mal considéré, et regardé d’un œil torve par la plupart des médias Qu’en est-il pour 2016 ?

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La puissance du mouvement

Nous sommes quotidiennement bombardés de signifiant. Barthes le notait déjà, dans ses Mythologies, à propos de la société des Trente Glorieuses dans laquelle il a vécue.  Les signes auxquels nous sommes exposés -photographies, publicités, affiches, discours- sont signifiants – ce qui signifie : ils ont une visée, ils cherchent à transmettre et donc à nous influencer. Une observation encore pleinement pertinente de nos jours.

Pourrait-ce être un problème ? Si ces signes étaient inertes, et que nous pouvions sélectionner ceux qui nous touchent et ceux que nous ignorons, cela ne changerait pas grand chose. Seulement, nous ne choisissons pas à quels signes nous sommes exposés, et nous ne sommes pas en pleine possession de nos moyens face à eux. William John Thomas Mitchell, professeur de littérature et d’art à l’université de Chicago, et théoricien des media et de l’image, interroge le signe, et en particulier l’image, qu’il considère comme le langage le plus puissant.

Précurseur des visual studies et théoricien du pictorial turn, il soulignera que toute image est vivante. C’est cette pulsion vitale que les images possèdent qui les rend si puissantes, et leur donne le pouvoir de nous influencer. Et, si,du point de vue de Mitchell, tel est le cas pour une image, qu’en est-il pour vingt-quatre images par seconde ?

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La misère sexuelle de notre civilisation

La sagesse populaire, dont il faut le plus souvent se méfier, a peut-être raison sur un point : ceux qui parlent le plus sont souvent ceux qui font le moins. Cela peut s’appliquer à la politique, qui donne de nos jours parfois l’impression d’être un spectacle médiatique, à grand coup de déclarations fracassantes, plutôt que la volonté de servir l’intérêt général en mettant en pratique ces déclarations.

On pourrait poser le même constat pour le sexe. Y a-t-il jamais eu civilisation plus sexualisée ? Il semblerait que nous soyons une belle bande de pervers, en témoignent, l’explosion de la pornographie et l’hypersexualisation du corps, surtout féminin. On parle donc beaucoup de sexe de nos jours, par les mots ou les images.

Mais sexualisation n’est pas sexualité. Si le sexe nous fait autant d’effet, n’est-ce pas parce que l’on en manque ? Quiconque a déjà fait ses courses à l’heure du repas peut le constater : la faim pousse à la consommation compulsive, pas la satiété. Que nous indique donc cette obsession ?

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Transhumanisme et singularité technologique : la peur d’Arendt prend forme.

 

La philosophe politique Hannah Arendt, connue pour son ouvrage majeur Les Origines du totalitarisme où elle décortique le fonctionnement de ce type de régime, qu’elle a vu naitre puis fui, en tant qu’allemande juive des années 30, a aussi analysé la décadence culturelle de son siècle dans La Crise de la culture. Elle exprime notamment dans cet ouvrage sa peur de voir la technologie, déshumanisée par une science qui met l’Homme hors de la nature, nous dépasser. Elle écrira ainsi : « Notre capacité actuelle à conquérir l’univers est due à notre aptitude à manier la nature d’un point de l’univers extérieur à la terre. »

Quelles pourraient être les conséquences d’une telle constatation ?

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Aux origines de la prison

Charles Foucault publie en 1975 Surveiller et punir. Il est alors déjà un penseur influent et omniprésent du XXème siècle, et il s’attaque alors à ce sujet de pensée longtemps négligé. Par une analyse historique des derniers siècles, il va démontrer que la prison n’a, dans les faits, plus vraiment de rôle éducatif ou de réinsertion, et qu’elle est plutôt une manière pour la société de se venger du mal qu’on fait à certains de ses membres, en le faisant payer par un mal au moins aussi important.

Difficile de donner tort à ce livre, quarante ans plus tard. Aujourd’hui la prison comme on la connait en France ou aux Etats-Unis est devenu une preuve permanente de son propre échec : désargenté, l’Etat est incapable de fournir des conditions décentes et d’assurer l’ordre qui est censé y régner. De nos jours, la prison, au lieu de donner envie à des prisonniers repentis de changer de vie, va plutôt faire de la petite frappe un grand bandit, ou transformer un jeune illettré désœuvré en fanatique. Des exemples de réussite existent, notamment dans les pays nordiques, justement dans des systèmes carcéraux où la prison n’est pas un lieu de punition mais un lieu de retrait social qui encourage au changement : les prisons norvégiennes en sont l’exemple brillant.

Comment une société en arrive à créer des lieux comme les prisons ?
Lors d’un long débat en voiture avec des amis, nous avions parlé de prison. J’avais imaginé, pour démontrer mon point de vue, revenir aux origines de notre espèce.

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Est-on prisonnier de sa propre parole ?

Dans un précédent billet, De Saussure et l’accent du Ghetto, j’avais expliqué d’une part le concept de la parole, qui est la manière individuelle d’utiliser la langue, et d’autre part comment ce concept de parole pouvait être utilisée pour réduire l’importance d’une culture. Ainsi les media cherchaient à réduire le véritable langage développé par les jeunes de banlieue en en parlent comme d’un accent, concept qui se rattache à la parole et non au langage.

La pensée de Jacques Derrida peut nous aider à explorer cette piste de la parole comme expression individuelle du langage.

L’œuvre de Derrida a en partie consisté à déconstruire les grands textes de la pensée. Déconstruire ce n’est pas détruire, c’est décomposer le texte en lui-même, et surtout le procédé créatif latent de l’auteur. En effet selon Derrida personne ne peut se soustraire à sa propre subjectivité. Quoi que nous écrivions, nous le faisons toujours sous le joug de règles et de logiques que nous ne connaissons pas vraiment, dont nous ne sommes pas vraiment conscients.

« L’écrivain écrit dans une langue et dans une logique dont, par définition, son discours ne peut dominer absolument le système, les lois et la vie propres. Il ne s’en sert qu’en se laissant d’une certaine manière et jusqu’à un certain point gouverner par le système. »

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La servitude volontaire

Louis Althusser est un philosophe français connu pour sa relecture du communisme dans une perspective structuraliste. Dans ce cadre, il a étudié la conception marxiste de l’idéologie. Il n’en fait plus la science des idées, mais la voit comme le système de pensées préconçues qui pèserait sur la pensée d’un homme, obscurcissant sa vue et son jugement.

Une idéologie efficace transforme un homme. Il n’en fait pas un esclave, dont la servitude est originellement assurée par la menace. Il le change en animal docile qui met du cœur à l’ouvrage, et se trouve presque heureux de sa situation.

On associe usuellement l’idéologie à la dictature et à la propagande, et il est rassurant de penser que nos démocraties chéries nous protègent de cette forme d’aliénation.

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Structurer un discours pour mieux insuffler ses idées

Je vais proposer dans ce billet l’analyse d’un discours à la lumière des six fonctions du langage de Roman Jakobson.

J’ai choisi le discours de Xavier Dolan lors de la remise du Prix du Jury du Festival de Cannes 2014, qu’il a remporté ex-aequo avec Jean-Luc Godard, pour Mommy.

Affiche Mommy

Voici le lien du discours.

Celui-ci commence à partir de la première minute.

Voici le découpage en fonctions linguistiques que j’ai réalisé :

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De Saussure et l’accent du ghetto

            Ferdinand De Saussure, fondateur suisse de la linguistique, et l’un des instigateur du structuralisme, définira trois concepts clés pour analyser notre manière de communiquer, du plus universel au plus individuel, et du plus nécessaire au plus contingent.

  • Le langage : c’est la fonction innée et universelle de l’Homme qui lui permet de communiquer. Le langage préexiste à toute forme de communication.
  • La langue : c’est l’émanation du langage propre à une communauté, la manière dont le langage va se manifester concrètement dans un large groupe d’individus. C’est un ensemble de règles qui s’acquiert, qui fait partie d’une culture.
  • La parole : c’est la manifestation individuelle de la langue, la manière dont une personne l’utilise. Selon cette définition, toutes les paroles sont donc uniques.

Pour des explications plus détaillées et illustrées d’exemples, cette vidéo d’une chaîne YouTube dédiée à la linguistique (!) peut vous aider.

Le but de ce billet sera d’analyser l’émergence de nouveaux argots dans les banlieues des villes américaines, à l’aide des trois concepts saussuriens déjà mentionnés.

Aux Etats-Unis, la manière de parler des jeunes de banlieue (souvent surnommés ghettos, un mot lourd de sens en Europe) est souvent nommée dans les média le “ghetto accent”, ou pire, le “black accent” (qui est alors une simplification dangereuse et clivante). Si vous souhaitez voir ce que peut donner cet « accent », vous pouvez regarder le série The Wire (Sur Ecoute en français). Voici un extrait qui illustre bien la manière dont ces jeunes utilisent l’anglais. Pas facile à comprendre pour un francophone !

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Zahia, une naïade en eaux troubles

 N.B. : Ce texte se veut une analyse du scandale Zahia à la manière dont Roland Barthes abordait les objets culturels dans ses Mythologies.

Quand Zahia apparait pour la première fois, c’est sous les traits de l’innocence. Guidé par des cils interminables, le spectateur du scandale découvre alors des yeux de biche, trop grands pour son petit visage, lui-même trop juvénile pour un corps trop féminin, comme fabriqué pour le désir. Or, la jeune fille est à peine majeure au moment où l’on découvre que de célèbres footballeurs auraient fait appel à ses services. Pire, elle aurait eu 16 ans à l’époque des faits.

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