Tous les articles par Pierre-Marie

34 ans et diverses expériences professionnelles en psychiatrie adulte, dans l'animation et dans l'enseignement en premier degré. Une constante : ma passion pour le cinéma.

L’interaction est-elle le propre des arts numériques ?

Dans leur article « Comment la technologie vient au monde de l’art », Couchot et Hillaire développent l’idée selon laquelle le cœur de l’art numérique serait l’interaction. Cette idée est plus complexe qu’elle n’y paraît. Car il existe plusieurs niveaux d’interaction lorsqu’on mobilise un ordinateur dans un processus de création artistique : interaction (autrement dit rencontre d’au moins deux entités capables d’agir l’une sur l’autre) entre l’artiste et le programme informatique, interaction entre l’oeuvre numérique et le récepteur de l’oeuvre, interaction entre l’artiste, l’oeuvre et le spectateur…

Aux débuts de l’informatique, l’interaction entre l’homme et la machine se résumait au schéma cognitif stimulus-réponse – désigné dans l’article sous l’appellation de « première interaction » ou encore « première cybernétique ».

Aujourd’hui, dans le champ de l’art numérique, on entend par « seconde interaction » une structure mettant en jeu trois instances au moins : le créateur, la création, le récepteur de la création. L’enjeu de ce nouveau type d’interaction exploré par des courants comme le connexionnisme est le potentiel créatif de la relation homme-ordinateur. Il ne s’agit plus de s’émerveiller devant les réponses d’une machine qui fonctionne, mais de chercher à faire naître de nouvelles formes esthétiques à travers les échanges constants entre l’artiste, l’ordinateur et le récepteur de l’oeuvre d’art. La notion d’émergence intervient ici : l’art numérique cherche à faire advenir un événement inattendu, inédit, à travers des échanges sensorielles entre l’homme et la machine.

L'Enterrement du Comte d'Orgaz, El Greco
L’Enterrement du Comte d’Orgaz, El Greco

Si nous estimons en effet qu’il y a beaucoup à attendre de la rencontre entre création artistique et le médium récent que constituent les technologies numériques, il nous paraît en revanche que la notion d’interaction dans le domaine de l’art a existé bien avant l’avènement de la technologie numérique.

Les œuvres d’art qui ont traversé les siècles, ne sont-elles pas précisément celles qui ont conservé leur « potentiel d’interactivité » avec le public au fil des générations ? Vue et revue ad nauseam par des générations d’amateurs d’art, une peinture de la Renaissance continue de « parler » à qui la contemple.

Nous songeons à une expérience interactive personnellement vécue au contact d’une œuvre d’art datant du XVIe siècle : L’Enterrement du Comte d’Orgaz, œuvre du peintre El Greco. Il y a quelque chose d’une interface numérique dans ce tableau : une juxtaposition de visages comme autant de fenêtres d’un site web ou d’applications d’un smartphone… Et puis en bas, dans le coin gauche du tableau, il y a justement un élément qui a attiré notre œil, une invitation au toucher : un enfant qui montre du doigt le défunt Comte d’Orgaz.

L'Enterrement du Comte d'Orgaz (détail)
L’Enterrement du Comte d’Orgaz (détail)

Que s’est-il passé quand nous avons reçu le « signal digital » de cet enfant : nous avons remarqué une peinture dans la peinture, une curieuse scène figurant sur le vêtement de l’homme qui soutient les jambes du Comte : des hommes tuent un homme avec des pierres. Pourquoi ? Peut-être s’est-il produit en nous cette émergence dont nous parlent les connexionnistes de l’art numérique : nous avons compris, grâce à cette image sur le vêtement, que l’homme portant le Comte d’Orgaz était Saint Etienne qui, d’après les Ecritures, fut en effet soumis à la lapidation.

Comment mettre en échec le système

Il est troublant de constater qu’Herbert Marcuse, dans son ouvrage L’Homme Unidimensionnel, a pointé l’une des caractéristiques de notre société post-mai 68 : un monde où toute rébellion est neutralisée par avance, anticipée, hyperréalisée dirait Baudrillard, et ainsi tuée dans l’oeuf. Comble du malheur, Marcuse a écrit cela avant les événements de mai 68… La révolution était déjà condamnée.

Rennes, 2016
Rennes, 2016

Aujourd’hui, pourquoi s’opposer au système ? La question est légitime, non pas parce que nous sommes maltraités dans un pays comme la France, mais parce que, nous le sentons bien, toute subversion est devenue impossible. Et cet état d’impuissance nous ronge comme un acide, on en meurt…

Comment s’opposer au système ? Baudrillard, dans son ouvrage L’Echange Symbolique et la Mort, affirmait que la mort volontaire était le seul moyen de mettre en échec un système qui œuvre constamment pour nous maintenir en vie, coûte que coûte, pour des raisons de plus en plus obscures…

L’avenir de la Performance

Guy Debord appelait à une esthétisation de la vie quotidienne – ou peut-être l’inverse.

Le situationnisme a donné lieu à la pratique de la Performance Artistique.

Une performance d'Abramovic
Une performance d’Abramovic

Dans quelques décennies, peut-être ne sera-t-il plus envisageable de prétendre créer une œuvre d’art sans sacrifier sa vie.

L’artiste sera celui qui donne sa vie pour son œuvre.

La Passion de l’Image

Walter Benjamin, dans son ouvrage L’oeuvre d’art à l’ère de la reproductibilité technique, observait que la véritable œuvre d’art était caractérisée par son rapport avec le divin, le sacré. Avant les techniques de reproduction des œuvres (imprimerie, phonographe, cinématographe, numérique), l’oeuvre d’art renfermait un mystère.

La tradition chrétienne orthodoxe a toujours considéré que l’image pouvait être la manifestation du divin : c’est selon cette tradition le cas des Icônes, qu’il est permis d’adorer et de prier. Les grecs orthodoxes parlent d’images acheiropoïète, c’est-à-dire une image « non faite de main d’homme ».

Comment ne pas songer au Suaire de Turin, à cette image énigmatique qui a littéralement été mise à l’épreuve des machines de « l’ère de la reproductibilité technique » dont parle Benjamin ? Il s’agirait de l’image d’un homme ayant subi des tortures épouvantables.

Le Suaire de Turin
Le Suaire de Turin

Une chose est certaine, cette image a aujourd’hui enduré patiemment les épreuves de notre époque : photographiée, scannée, passée au laser et aux tests chimiques, adorée par certains, méprisée par d’autres, traitée de faux… Car aujourd’hui on ne crucifie plus les hommes, on crucifie les images.

Le triomphe d’une masse-media

La chanteuse Adèle est à ce jour le mass-media par excellence.

Adèle...
Adèle…

Songeons aux critères posés par Edgar Morin pour définir un mass-media : industrialisation, diffusion massive, accessibilité totale, diversification des contenus, divertissement, consommation

Adèle est un pur produit de l’industrie du disque.

La diffusion d’un titre d’Adèle est optimale : l’orchestration fera trembler les murs, sa voix vous percera les tympans.

La musique d’Adèle est on ne peut plus accessible : beauf ou bobo, néophyte ou mélomane averti, en écoutant Adèle vous serez forcé de l’admettre : « Quelle voix ! »

Diversification des contenus : disponible sur CD, DVD, fichier MP3, youtube, itunes, etc…

Divertissement : il est possible de danser en écoutant du Adèle ; en revanche, impossible de travailler en même temps.

Adèle est un pur produit de consommation.

La formule de Marshall McLuhan se voit encore vérifiée: « Medium is message. » La voix d’Adèle, la silhouette d’Adèle, les clips d’Adèle… Un medium d’un tel calibre nous en dit long sur le message des maisons de disque : «Adèle, c’est du lourd, c’est du très lourd ! »

L’esthétique du scrolling

Siegfried Kracauer était convaincu que l’on pouvait comprendre une époque en étudiant les films qu’elle produit.

Notre époque semble être celle du tactile (cf. les analyses de McLuhan et Baudrillard sur notre époque digitale/tactile), et même celle du scrolling.

Le scrolling, c’est la pratique consistant à faire glisser sous ses doigts ce qui s’affiche sur un écran tactile.

Pour « faire glisser » quelque chose du bout des doigts, il faut que les surfaces en contact soient lisses, homogènes, évidentes, formatées. Le complexe, l’irrégulier, l’ambigu, ce qui ne se réduit pas à 1 et 0, ça glisse mal.

Les films d’Alejandro Inarritu, en particulier ses plus récents, Birdman et The Revenant, sont des produits parfaitement adaptés au scrolling : de longs plans-séquence portés par une steady-cam « glissante », une image sans défaut, un scénario limpide, une symbolique évidente…

The Revenant (Alejandro Gonzalez Inarritu, 2015)
The Revenant (Alejandro Gonzalez Inarritu, 2015)

« Les surfaces les plus lisses sont celles qui prennent le mieux la peinture… » écrivait Louis-Ferdinand Céline à propos des « peoples » de la télévision.

Apple-isation de la société

Les coques grises des ordinateurs Apple sont partout ; leurs écrans lisses et tactiles aussi.

Marshall McLuhan et sa formule « Medium is message» nous disent ceci : le contenu d’un medium est toujours dépassé. Il ne sert à rien de s’évertuer à décrypter le contenu d’un medium. Il est plus pertinent de prendre du recul afin d’observer le medium lui-même ; alors seulement nous aurons une chance de comprendre de quoi il en retourne.

Récemment est sorti sur les écrans une sorte de film-médium : 50 nuances de Grey… Le film aurait pu s’intituler Apple, I-Pad, ou Mac Instinct, tant l’esthétique Apple semble avoir vampirisée l’intrigue du film.

L’héroïne porte le nom du matériau des Mac (Steele) et elle tombe sous le charme d’un homme chez qui tout est gris : le nom, les voitures, l’entreprise, la chambre, les costumes, la cravate…

Fifty Shades of Grey (Sam Taylor-Wood, 2015)
Fifty Shades of Grey (Sam Taylor-Wood, 2015)

Leur relation « charnelle » (est-il encore question de chair ici ?) est inaugurée par un contrat, comme dans un Apple Store

Au fond, peut-être que l’intrigue de 50 nuances de Grey est celle-ci : une jeune femme découvre la volupté d’acheter un produit Apple.

Transgenre et Image

Il existe certainement un rapport intime et mystérieux entre l’image et l’idéal androgyne, entre le virtuel et l’effacement de la différence des sexes.

Devenir un ange… Devenir une image…

C’est ainsi que nous nous expliquons la place importante des gender studies, en particulier les travaux de Judith Butler, dans les études médiatiques.

La quête du transgenre est l’idéal des adorateurs d’images. Les Wachowski en sont un exemple intéressant.

Mais nous songeons ici à l’ultime opéra de Richard Wagner: Parsifal.

Parsifal de Richard Wagner
Parsifal de Richard Wagner

La question du dépassement des sexes est au cœur de Parsifal. Le désir sexuel est vécu par les protagonistes du drame comme une tension insupportable, une plaie affreusement douloureuse dont l’humanité doit guérir. La figure du méchant est incarnée par Klingsor, chevalier déchu qui s’est châtré pour gagner un pouvoir maléfique.

L’opéra se conclut dans une fusion magique de symboles mâles et de symboles femelles : la Sainte Lance (symbole phallique) et le Saint Graal (symbole de la fécondité) sont réunis ; les voix d’hommes se mélangent aux voix de femmes ; le roi Amfortas et la tentatrice Kundry tombent sans vie au pied de Parsifal.

Richard Wagner aurait adoré le cinéma.

Bilan

Le cours sur les mass media aura été passionnant. Deux oeuvres nous ont particulièrement marqué : celle de Marshall McLuhan et celle de Jean Baudrillard.

Marshall_McLuhan
Marshall McLuhan (1911-1980)

Visionnaire est le qualificatif qui convient à ces deux auteurs.

Ainsi il est troublant de lire les descriptions de McLuhan sur l’avènement de l’ère tactile (la galaxie Marconi), description rédigée plus d’un demi-siècle avant l’apparition toute récente des écrans tactiles !

Jean Baudrillard (1929-2007)
Jean Baudrillard (1929-2007)

La lecture du passionnant L’Echange Symbolique et la Mort de Jean Baudrillard, nous fait le même effet : écrit en 1976, l’ouvrage annonce les attentats du World Trade Center, l’illusion du bipartisme en politique (nous sommes en plein dedans). Nous avons aussi été secoué par la très belle réflexion sur la poésie qui termine cet écrit de Baudrillard.

L’analyse de l’objet mass médiatique nous aura permis également d’approfondir de manière personnelle notre réflexion sur le cinéma d’aujourd’hui.