Tous les articles par Pierre-Marie

34 ans et diverses expériences professionnelles en psychiatrie adulte, dans l'animation et dans l'enseignement en premier degré. Une constante : ma passion pour le cinéma.

Cette-fois, ça y est ! C’est la guerre !

François Hollande, le 14 novembre 2015
François Hollande, le 14 novembre 2015

New York, 11 septembre 2001 ; Madrid, 11 mars 2004 ; Londres, 7 juillet 2005 ; Paris, 7 janvier 2015 ; Paris, 13 novembre 2015. Ces dates resteront-elles dans l’Histoire ? Dans plusieurs siècles, si l’humanité étudie encore son Histoire, fera-t-elle référence à ces dates et aux événements survenus alors ? Notre époque en est convaincu : voir un avion s’écraser dans une tour du World Trade Center, c’est vivre un événement historique. Cette-fois, on y est. Ce n’est plus du cinéma. C’est réel. Cette-fois, c’est vraiment la guerre.

Capture d’écran 2015-11-27 à 11.39.19
Le Parisien, novembre 2015

Cette sensation d’être témoin d’un événement historique, de voir du « jamais vu », voir soudain du réel et de la mort en direct, d’assister pour de bon au déclenchement de la troisième guerre mondiale, nous sommes tentés de l’éprouver chaque fois que les médias annoncent la survenue d’une attaque terroriste en cours d’exécution. Et puis, les jours suivants, un autre sentiment peut s’insinuer, plus diffus, plus honteux : une sorte de déception… Le jour de l’attentat, nous pensions qu’il y aurait un avant et un après, que désormais plus rien ne serait comme avant, que le monde venait de changer… Ne sait-il rien produit le 7 janvier dernier ? N’était-ce pas l’Apocalypse le 13 novembre dernier ?

Capture d’écran 2015-11-27 à 11.40.31
L’Express, novembre 2015

Jacques Derrida définissait l’événement ainsi : « L’événement, l’autre, c’est aussi ce qu’on ne voit pas venir, ce qu’on attend sans attendre et sans horizon d’attente. » Cette conception Freudienne de l’événement nous invite à nous poser plusieurs questions : un phénomène peut-il « faire événement » s’il est attendu ? L’impression de vivre l’Histoire en direct, la guerre en live, être là au moment où le monde bascule, est-elle suscitée par les médias ou par notre désir inconscient ? Désir inconscient de quoi ? Désir de l’événement, désir de la catastrophe, désir de voir, désir de mort en direct… désir de guerre.

Capture d’écran 2015-11-27 à 11.38.09
Challenges, novembre 2015

Slavoj Zizek dénonçait l’erreur d’interprétation consistant à voir dans les images des attentats du 11 septembre 2001 « l’irruption du réel dans notre quotidien ». Pour Zizek, c’était au contraire l’imaginaire des films catastrophes hollywoodiens qui faisait soudain irruption dans l’actualité médiatique.

Depuis le 13 novembre dernier, le mot « guerre » est survenu à de nombreuses reprises : dans la bouche du président de la république, en Une de la presse, sur les réseaux sociaux… Posons-nous la question : estimons-nous que la troisième guerre mondiale EST imminente ou DESIRONS-NOUS PLUS QUE TOUT cette troisième guerre mondiale tant annoncée ?

Diagnostiquer et Traiter

Dans les années 90, la psychiatrie moderne découvre un nouvel outil: le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), classification détaillée des différents troubles mentaux selon les symptômes observés. L’objectif du DSM n’est pas la compréhension de la maladie, mais l’efficacité du diagnostic et de la mise en place du traitement adéquat. L’outil se veut descriptif, non analytique.

Cette approche de la souffrance psychique par la description minutieuse des comportements ne peut manquer de nous rappeler l’analyse des systèmes de surveillance par Michel Foucault. Pour ce dernier, l’observation et la description d’un individu aboutissent à l’assujettissement de cet individu par la structure qui observe et décrit. La thèse est semblable à l’analyse de l’idéologie de Louis Althusser : lorsqu’un système veut soumettre un individu, le meilleur moyen est de faire de lui un Sujet, cela en le définissant précisément… en le décrivant méthodiquement.

Hunger Games (Gary Ross, 2012)
Hunger Games (Gary Ross, 2012)

Les stéréotypes nous cachent bien souvent une réalité inquiétante. La description des systèmes totalitaires que nous offre la culture populaire des années 2000 est significative : Hunger Games, Divergente, The Giver… nous présentent des sociétés aliénant les individus en effaçant les différences (uniformes de rigueur, émotions et opinions interdites, etc…). Tout l’inverse de la description Althusserienne de l’idéologie.

The Giver (Philip Noyce, 2014)
The Giver (Philip Noyce, 2014)

Qu’en est-il des stéréotypes en vogue sur le traitement psychiatrique ? La camisole de force, les électrochocs douloureux, l’enfermement, le personnel sadique… Pourtant la camisole et les électrochocs ont disparu du paysage psychiatrique depuis près d’un demi-siècle. Les hôpitaux manquent de lit, et le suivi des patients en structure ouverte est largement favorisé (les hôpitaux de jour). Cela signifie-t-il que la psychiatrie moderne ne joue plus aucun rôle répressif aujourd’hui ? Nous en doutons.

Requiem for a Dream (Darren Aronofsky, 2000)
Requiem for a Dream (Darren Aronofsky, 2000)

Le DSM en est déjà à sa cinquième actualisation, toujours plus précis dans sa description des troubles psychiques. En quoi l’approche descriptive de la souffrance psychique pourrait assujettir le patient ? Voici comment : une description de la souffrance peut se substituer à une expression de la souffrance. Nous l’avons personnellement observé : devant un psychiatre, si vous décrivez votre mal-être et que votre description correspond à ce qui figure dans les manuels de psychopathologie, le médecin s’empressera de prendre des notes ; il approuvera vos dires, les validera, bienveillant ; votre souffrance est entendue. Si ce que vous dites n’est inscrit nul part dans la littérature psychiatrique, votre parole pourrait bien être inaudible, nulle.

Elephant, Hunger, Le Fils de Saul : vers un cinéma du signifiant

Une forme particulière de mise en scène est apparue, nous semble-t-il, au début des années 2000. Nous pensons à des films comme Elephant (Gus Van Sant, 2003), Hunger (Steve McQueen, 2008), et dernièrement Saul Fia, (Laszlo Nemes, 2015). Ces trois films ont des traits (des signes) communs dans la mise en scène : peu de dialogues, longs plans séquences, approche clinique de la violence, recours à des longues focales afin d’isoler le sujet de l’environnement dans lequel il évolue (excepté le personnage principal, tout est flou), espace clos (le lycée dans Elephant, la prison dans Hunger, le camp d’extermination dans Le Fils de Saul).

Ces films ont également une même ambition formelle : la description méticuleuse et objective d’une situation extrême dans laquelle est plongé un être humain (une fusillade dans un lycée aux Etats Unis, une grève de la faim dans une prison en Irlande, le travail dans un camp d’extermination en Pologne).

La focalisation sur le signifiant, selon la conception linguistique de Ferdinand De Saussure, nous paraît définir adéquatement le projet esthétique des films que nous venons d’évoquer. Focalisation sur le signifiant et évacuation du signifié. En effet, il nous apparaît que ces films, très formels, portent un intérêt tout particulier aux signes, aux détails formels, aux actions et à la manière dont sont exécutées ces actions. Le metteur en scène met ici un point d’honneur à filmer des actions non spectaculaires en temps réel : nous songeons à cet adolescent qui développe un film dans Elephant, au surveillant qui nettoie le couloir de la prison dans Hunger, au Sonderkommando qui déplace les cadavres dans Le Fils de Saul. C’est le geste, la forme, le signe, le signifiant qui intéressent ce genre de cinéma. Le sens, le signifié, le propos, et peut-être le point de vue, sont évacués, et cela d’une manière parfois préoccupante : devant la manifestation de la brutalité humaine, n’est-il pas lâche et tentant de préférer l’évidence des signes à la recherche complexe du sens ?

Roland Barthes, le sexe et le film Knock Knock

Le structuralisme l’a démontré à maintes reprises : énoncer une chose évoque aussitôt son contraire. Si on nous dit « Ne regarde pas ! », aussitôt nous regardons, ou du moins nous cherchons à regarder. L’esprit humain fonctionne ainsi : le bien ne peut exister sans le mal, le bon sans le mauvais, Dieu sans le diable, le féminin sans le masculin…

L’analyse du strip-tease chez Roland Barthes repose sur cette mécanique des contraires : montrer (une femme nue) tue le désir (de l’homme). Au contraire, cacher excite le regard.

Un film assez mauvais est sorti ces derniers mois : Knock Knock (Eli Roth, 2015), ou l’histoire d’un homme marié qui, alors que sa femme et ses enfants se sont absentés, accepte d’héberger chez lui deux jeunes filles aussi séduisantes que malintentionnées. Il cède à la tentation, fait du sexe avec elles, et regrette bientôt son acte : les filles sont diaboliques, et l’adultère au cinéma peut se payer très cher…

En visionnant ce film, nous songeons au mythe du strip-tease décrypté par Roland Barthes. Car ce film, a priori sexuel et transgressif, provoque un sentiment contraire à son propos (la tentation de l’adultère). Dès leur entrée en scène, les deux bimbos agressent ; elles n’excitent pas la concupiscence, elles font peur. Elles n’ont pas fait un pas dans le domicile du héros que nous avons déjà envie de les mettre à la porte. C’est leur manière d’afficher le sexe qui empêche le désir : dès leur apparition dans le film il y a inscrit sur leur figure « SEXE », et alors l’intrigue se casse la figure. Leurs provocations sexuelles conjurent immédiatement le désir sexuel, et dès lors les personnages sont démasqués : ce ne sont ni la tentation ni le sexe qui frappent à la porte, c’est le châtiment et la peur U.S. du sexe.

L’impasse du Sujet Althusserien

A quoi sert une idéologie ?

Une idéologie n’est pas une conception du monde, une vision du monde imaginaire. « C’est une conception imaginaire des rapports des hommes à leurs conditions d’existence » selon Louis Althusser. Pour l’idéologie, l’idée se voit confirmée dans l’acte : l’acte est la visée de l’idéologie ; en réalité ce n’est pas l’idée qui décide de l’acte (contrairement à l’intuition majoritaire), mais l’acte qui prouvera que l’on adhère à telle idée. La société attend que le sujet fonctionne tout seul, incorpore ses obligations, s’identifie à son devoir jusqu’à croire qu’il agit ainsi parce qu’il le veut, et non parce qu’on le lui impose La publicité illustre bien la manière dont on peut conduire un individu à s’identifier à une volonté qui lui est extérieure : en créant un besoin, le publicitaire arrive à influencer le désir du consommateur ; pendant les soldes, une personne se jette dans les magasins alors qu’elle ne l’aurait pas fait en l’absence de promotion.

Comment fonctionne une idéologie ?

« L’idéologie interpelle les individus en sujets » telle est la formule d’Althusser. Le mot sujet a contient une ambivalence : sujet peut signifier acteur de sa vie (Je suis libre), mais sujet peut aussi signifier au service d’une instance supérieure (les sujets d’un roi). En conduisant la personne à s’identifier à un sujet unique et libre, le Sujet (le parti Nazi, Hitler, le Parti Communiste, Staline, Dieu, etc… et aujourd’hui les mannequins et les stars), la personne devient un sujet de la personne qui lui donne son identité et son caractère unique. Cette soumission au Sujet se fait par une identification au Sujet : il est unique, libre, tout-puissant, beau, etc… je suis semblable à cette personne, donc je suis unique, libre, etc… Les stratégies marchandes auxquelles se prêtent une entreprise comme Google est une bonne illustration de cette manipulation des individus : sur internet, on nous invite à personnaliser notre profil, nos interfaces, et grâce à cela Google obtient des informations sur nous leur permettant de nous soumettre à la prédation marchande.