Archives pour l'étiquette Louis-Ferdinand Céline

L’esthétique du scrolling

Siegfried Kracauer était convaincu que l’on pouvait comprendre une époque en étudiant les films qu’elle produit.

Notre époque semble être celle du tactile (cf. les analyses de McLuhan et Baudrillard sur notre époque digitale/tactile), et même celle du scrolling.

Le scrolling, c’est la pratique consistant à faire glisser sous ses doigts ce qui s’affiche sur un écran tactile.

Pour « faire glisser » quelque chose du bout des doigts, il faut que les surfaces en contact soient lisses, homogènes, évidentes, formatées. Le complexe, l’irrégulier, l’ambigu, ce qui ne se réduit pas à 1 et 0, ça glisse mal.

Les films d’Alejandro Inarritu, en particulier ses plus récents, Birdman et The Revenant, sont des produits parfaitement adaptés au scrolling : de longs plans-séquence portés par une steady-cam « glissante », une image sans défaut, un scénario limpide, une symbolique évidente…

The Revenant (Alejandro Gonzalez Inarritu, 2015)
The Revenant (Alejandro Gonzalez Inarritu, 2015)

« Les surfaces les plus lisses sont celles qui prennent le mieux la peinture… » écrivait Louis-Ferdinand Céline à propos des « peoples » de la télévision.

L’abstraction est-elle le destin de toute expression artistique ?

Roman Jakobson (1896-1982), linguiste dont l’oeuvre eut une influence considérable sur la pensée du XXème siècle, distinguait différentes fonctions attribuables au langage.

Relativement à une réflexion personnelle sur la création artistique, nous nous attarderons sur deux de ces fonctions : la fonction représentative et la fonction poétique.

La fonction représentative du langage consiste en la description des choses : un signe ou une combinaison de signes permettent d’évoquer une chose, un objet, un élément du monde dans lequel on vit. Par exemple : les mots (combinaison de signes) « voiture », « car » en anglais, « automobile », « machina » en italien, renvoient à une chose, à savoir l’objet réel à quatre roues et avec un moteur.

La fonction poétique désigne le pouvoir expressif qu’un signe peut porter en soi, par sa seule apparition ou par sa seule présence, sans renvoi vers autre chose. Une forme, une couleur, un son, une sensation, peuvent véhiculer une émotion, une réaction, sans porter un sens ou un signifié déterminés.

Or il nous semble que cette fonction poétique, telle que Jakobson la décrit, trouve un écho pertinent dans l’histoire récente de la peinture. Le XXème siècle a vu émerger dans les arts picturaux des courants tendant de plus en plus clairement vers l’abstraction, c’est-à-dire vers un détachement de la fonction représentative des signes (autrement dit le figuratif) : impressionnisme, cubisme, surréalisme, expressionnisme abstrait

Prenons l’oeuvre du peintre Piet Mondrian (1872-1944): il commence par figurer un arbre (recours à la fonction représentative du dessin) pour parvenir à une représentation abstraite de cet arbre (les signes du tableaux, ses couleurs, ont alors une fonction poétique).

L'arbre de Mondrian : du figuratif au poétique
L’arbre de Mondrian : du figuratif au poétique

D’autres œuvres, appartenant à des champs autres que la peinture, nous semblent avoir emprunté cette trajectoire représentatif => poétique.

Nous pensons à l’oeuvre littéraire de Louis-Ferdinand Céline. L’objectif de l’écrivain était de liquider la phrase ; dans ses derniers ouvrages, le texte est majoritairement constitué de mots entrecoupés de points d’exclamation et de points de suspension.

Laura Dern dans Inland Empire (David Lynch, 2006)
Laura Dern dans Inland Empire                  (David Lynch, 2006)

Inland-Empire-David-Lynch

Autre exemple : le cinéma de David Lynch. Si ses premiers films reposaient encore sur une histoire assez classique (le drame dans Elephant Man, le road movie dans Sailor et Lula, le thriller dans Blue Velvet), les œuvres suivantes se sont progressivement détachées de la fonction représentative du récit (les intrigues de Lost Highway et Mulholland Drive sont difficiles à pénétrer) pour déboucher sur l’audacieux et remarquable Inland Empire, aussi abstrait que poétique.