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Entretien avec Lucien Virag, comme un bilan sur les études médiatiques.

Certains élèves de la formation ont eu la chance de croiser Lucien Virag, penseur quasi-anonyme, mais unanimement reconnu comme un auteur révolutionnaire. Cet émigré Hongrois, qui réside aujourd’hui à Lyon, s’applique à déconstruire avec fougue cette ère de l’internet, du mass-média. Il fût l’auteur d’un livre prémonitoire, malheureusement très peu connu, L’Aube du Réseau, aux Éditions Ousia (1979), dans lequel il faisait état de l’obsolescence des études linguistique face à l’avènement d’un monde du texte sans la pensée.

J’ai pu obtenir un court échange avec lui, ce qui explique le retard dans la publication de cet article. Virag a pourtant l’habitude de se refuser à utiliser les réseaux sociaux, ou d’avoir une quelconque existence à travers un ordinateur, il s’agit donc d’un genre d’exclusivité, profitez en, chers lecteurs.

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Lucien Virag dans son appartement lyonnais, prenant une pause avec second degré.


Bonjour monsieur Virag, je suis étudiant en Communication et Création Numérique, à l’Institut Marc Perrot, et les auteurs de linguistique et de sémiologie sont au cœur du programme de ce premier semestre. Quelle réaction à cela ?

*rire* Eh oui, oui. Il est tout à fait normal et concevable que ces études soient nécessaire à un tel cursus, vous qui allez vous donné corps et âmes dans un travail numérique et, il faut bien le dire, de manipulation. Vous êtes sur le deuxième plan, celui où vous avez besoin d’avoir conscience de votre langage pour mieux le tourner, et lui donner. Votre public, qui n’a jamais étudié ces fonctionnements du langage, reste dans un plan premier, primaire, il se contente de l’outil qui lui ai proposé, ce qui le rend si malléable.

Ma réaction est que vous découvrez là un outil utile et dangereux ; la conscience de sa propre langue est, entre de mauvaises mains, un fléau.

Rassurez vous, j’étudie ça plus par ambition créative que par inspiration machiavélique. Dans votre livre, vous parlez d’un 3ème plan dans L’Aube du Réseau, décrivez le moi.

Vous savez ce qui est plus fort que la conscience du langage ?

Dites le moi.

La conscience des consciences du langage : vous savez que l’homme a réfléchi sur lui et sur ses outils essentiels, substantiels même. De ce constat, vous pouvez tirer une étude très poussée, des conclusions magistrales ! L’Homme théorise ses signes en utilisant ces mêmes signes… il se plonge dans une abysse terrible, terrible oui ! Si je claque des doigts *il le fait*, et que j’utilise un claquement de doigts pour décrire mon même geste, je circule, je tourne, autour d’un sujet sans jamais atteindre sa fondamentale. Je peux re-claquer avec une précision et une lenteur extrême de manière à ce que la technique du premier claquement, celui-ci naturel, soit totalement dévoilé. Celui qui m’a observé saura alors claqué des doigts avec contrôle et maîtrise. Mais saura t’il pourquoi il claque des doigts ? Non ! Aura t’il idée des raisons qui le pousse à utiliser le claquement de doigts à tel ou tel moment ? Non plus. C’est passionnant non ? Cette maîtrise de la technique, bloquée dans un circuit, sans jamais pouvoir sortir de la route.

Je pense commencer à comprendre… Être au troisième plan, c’est étudier les premiers et deuxièmes plans avec une vision d’ensemble, pour voir quels sont les finalités de ces études, et de ces usages ?

Précisément ! Les méta-sciences ont cela de beau qu’elles touchent à l’essence des essences. Et, comme il apparaît à la césure de l’atome, les découvertes libèrent une formidable quantité d’énergie, qui nourrit l’intellect et son cosmos. J’éprouve une jouissance intellectuelle extrême à chaque fois que je dévoile un nouveau pan de mes études, mais j’ai bien conscience que ma science n’attirera jamais ni les écoles ni les foules. Vous savez pourquoi, vous qui étudiez déjà le second plan ?

Je vous serais gré de me l’expliquer.

Parce qu’il y a un sentiment, qui est aussi une réalité, qui émane de l’étude du langage, au second plan… Connaître les mots, et leurs usages, les fonctionnements sémantiques, sémiologiques, … Tout cela confère au porteur du savoir un pouvoir immense, gargantuesque ! En comprenant comment une phrase est perçue dans une conversation, via le schéma de Jakobson, par exemple, vous pouvez orienter la rédaction de votre slogan, et lui donner un impact fou ! Le second plan et l’étude du premier, c’est l’assurance d’une puissance. Et l’Homme, l’élève, tout un chacun, vibre pour cette puissance, pour accéder à cette force de rédaction et de lecture. Quand on arrive à comprendre ce qui nous entoure, c’est à dire à le prendre en nous, on devient comme un héros dans notre propre livre. Mais on ne devient pas libre de ces signes, on en devient maître, mais nous sommes toujours rattachés à eux, de même que le maître n’est pas maître sans son esclave.

Le troisième plan n’assure pas la place du maître, il n’assure pas non plus l’existence de l’esclave. Non. Le troisième plan, ce que je propose dans tout mes écrits, c’est simplement l’assurance d’une jouissance dans la compréhension de l’autre, et de la volonté qu’il porte. C’est uniquement une recherche de liberté, et au vue du comportement des hommes ces derniers temps, la liberté n’est qu’une maigre valeur face à un pouvoir intransigeant sur le verbe.

Comment expliquez vous le lien que vous faites entre liberté et troisième plan ?

Et bien en fait c’est assez clair : vous avez la conscience du pouvoir, de qui le possède, qui le détient, il n’y a qu’à étudier les signes de connaissances, les symboles de force que sont les phrases et les théories. Qui connaît ces schémas, qui les applique, qui sait penser le verbe ? Si vous pouvez répondre à ces questions, c’est en adoptant le regard totalement extérieur du troisième plan. Et en ayant la connaissance de la location de ces pouvoirs érudits, vous créez en votre fort intérieur le choix de suivre ou non ces têtes pensantes. L’homme qui peut choisir son outillage est à la fois maître et esclave, et en même temps ni maître, ni esclave : il est son propre artisan, et sélectionne ce qu’il veut réellement.

Je vois, avec le troisième plan, en étudiant l’utilisation de la sémiologie, on peut voir les rouages. Mais dernière question : quel rapport avec le réseau ?

C’est une très belle question pour conclure… Et bien voyez-vous, j’ai fait un choix en utilisant ma place au troisième plan : j’ai lu maint et maint ouvrages sur ces réseaux sociaux et j’ai eu la liberté jouissive de les refuser, en voyant l’utilisation malhonnête qu’ils ont fait de leur connaissance des mots. Ils opèrent à une transformation abusive de l’ontologie même des termes qu’ils emploient : accueil, amis, tout ces éléments de vocabulaire perdent leur valeur. On peut clairement distinguer l’usage d’un simplisme que Barthes théorise, ils font une utilisation foncièrement mauvaise d’un outil, pourtant neutre, du second plan. Ils font ça au nez et à la barbe des usager, qui sont toujours au premier plan. Je n’impose pas ma vision, mais j’apprécie cette force que mon écriture, et que ce troisième plan m’offre : je peux faire le choix de refuser une vie numérique, car j’en vois les rouages, et croyez moi, ils sont très semblables à ceux d’un ascenseur qui plongerait follement vers les entrailles de la bêtise…

Voilà qui est peu rassurant. Merci pour cette entretien, monsieur Virag, et bonne continuation dans vos écrits !

JE SUIS CHARLIE et sa perspective sociale et historique

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Mitchell étudiait les signes picturaux et signes linguistiques. De son point de vue  l’image est un ensemble de signes, une famille. Les images brutes graphiques ne sont pas plus stables que les perceptuelles, mentales ou verbales

Il étudiait le principe d’iconologie, littéralement la « science des images ». C’est une discipline associée à l’histoire de l’art, à l’esthétique et à la communication qui place les œuvres qu’elle étudie dans une perspective sociale et historique. Il s’interrogeant sur ses conditions de production ainsi que sur le message qu’elles étaient susceptibles de véhiculer en leur temps.

Je vais aborder aujourd’hui le slogan  JE SUIS CHARLIE. Un slogan créer par Joachim Roncin graphiste français pour les attentas de Charlie Hebdo. Cette phrase est devenu littéralement un symbole de la lutte contre le terrorisme. Il est utilisé sur tous les réseaux sociaux et est devenu le slogan le plus utilisé de l’histoire de Twitter.

Ce slogan a été rapidement adopté par le monde entier pour sa simplicité même si je pense que “nous sommes charlie” aurait été plus fort pour montrer notre solidarité face à  ses horreurs. Cette image / slogan a une des dizaines de variantes en musique, en art dans plusieurs langue, pendant des manifestations.

Ce slogan est à présent connu du monde entier et tout le monde sait ce qu’il signifis. C’est en cela que Joachim Roncin a créé un message/image/slogan réussi.

Parce que mon Article le vaut bien

Si vous lisez ces lignes, c’est que le titre de cet article vous a surpris, ou du moins a attisé votre curiosité (à moins que vous ne soyez forcés de le lire). Car tel un slogan, cet ensemble de mots s’est incrusté dans votre conscience et a fait en sorte de vous communiquer « les bienfaits de mon article ».

Vous l’avez surement constaté, ce slogan est ici une reprise parodique du célèbre « Parce que je le vaux bien » utilisé chez L’Oréal Paris.

Je me propose ici à exposer en quoi un slogan peut-être surprenant et peut capter l’attention dans notre société où le marketing, la vente du produit de marque, est plus importante que la qualité du produit lui-même.

Utilisons alors l’exemple de ce fameux slogan qui nous provient directement de l’une des plus grandes compagnies de cosmétiques du monde. Mais afin de le décrypter, je vais me baser sur les travaux que fit Roman Jakobson sur l’étude du langage qu’il publia dans ses Essais de linguistique générale en 1960.

En effet, Jakobson, penseur russe structuraliste et linguiste très influent du XXème siècle, étudia de près la langue, travaillant beaucoup sur ses aspects phonétiques et poétiques. Son travail le plus reconnu est sa construction montrant les six différentes fonctions du langage, travail basé sur le schéma initial de Shannon et Weaver qui parut en 1948.

Portons alors notre attention sur les différentes fonctions que connait le slogan de L’Oréal.

La fonction expressive est basée sur le jeu des personnes qui la prononcent. Ce slogan est écrit sur des panneaux publicitaires en tout genre, mais est surtout connu pour être dit dans des publicités, et cela grâce à sa fonction expressive. Car ce sont de belles et sensuelles femmes qui disent le slogan à l’écran après avoir utilisées le produit ; de nombreuses effigies telles qu’Eva Longoria, Scarlett Johansson, Pénélope Cruz ou encore Beyoncé l’ont ainsi prononcées.

La fonction conative est ici implicite, c’est-à-dire qu’à la place de donner un conseil et de dire « acheter l’Oréal », ici l’émetteur du message va dire « regardez ce que peut faire l’Oréal » en exposant des personnalités magnifiques.

La fonction phatique qui permet de maintenir le contact entre l’émetteur et le récepteur est ici implantée dans le regard caméra des effigies. En effet, en tant qu’homme mais aussi en tant que femme, comment ne pas succomber lorsque ces femmes exposent leur beauté tout en fixant d’un air chaleureux l’objectif ?

La fonction métalinguistique qui est relative au code, au mode d’emploi, correspond ici à la traduction que connait ce slogan dans différentes langues. En effet, en anglais par exemple, c’est « Hey ! Because we’re worth it », ce qui ne correspond pas à la traduction formelle du slogan mais à une version plus ouverte, plus fun.

La fonction référentielle est relative au contexte extérieur du message, au monde, à la culture ou aux informations qui lui sont liés. Ici en l’occurrence, ce slogan a été créé en 1971 alors que les femmes surfaient sur leur vague de féminisme et montraient leur révolte dans la société. Ce slogan montre ainsi la prise de parole que connait la femme, et la fait parler d’elle au travers de la marque, de sa situation.

La fonction poétique est relative au message en lui-même, aux agencements des mots, à leurs phonétiques et à leurs sonorités. Ici le slogan est intrigant parce que commence directement par nous exposer la raison, le parce que, sans nous informer des causes, du questionnement qui précède cette explication. Ainsi ce slogan nous pousse à essayer de comprendre la source de cette réponse, la question initiale.

 

A présent, nous discernons plus distinctement grâce à cette étude structuraliste la complexité que connaissent les slogans, qu’ils soient plutôt courts ou même un peu longs. Mais gare tout de même, en utilisant cette méthode, aux interprétations erronées.

En effet, le discernement est essentiel afin de comprendre les slogans, c’est pourquoi la fonction référentielle est la plus importante de toute car permet de connaitre leurs enjeux culturels et contextuels.

Il ne s’agit pas de « le valoir bien » : le produit de haute qualité L’Oréal, parce qu’on est belle, ou parce qu’il est assez cher, mais en fait parce que l’on cherche la qualité et que c’est notre droit de femme.

« Ce n’est pas que je me soucie de l’argent. Ce qui compte le plus, c’est le bien-être de mes cheveux. En fait, peu importe que L’Oréal me fasse dépenser plus. C’est parce que je le vaux » : Slogan initial développé par Ilon Specht.

 

Sources et références :

Jakobson, R. (1963) Essais de linguistique générale. [Essai]. Paris : Les Editions de Minuit.

Parce que je le vaux bien. Wikipédia. Consulté le 16/11/2015 sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Parce_que_je_le_vaux_bien

Photographie : Barbara Palvin for L’Oreal Paris Rouge Caresse.

Tous des génies ? Barthes et le descriptif.

Sur la quatrième de couverture du roman 99 francs écrit par Frédéric Beigbeder, on peut lire qu’il a été calculé que « […] entre sa naissance et l’âge de 18 ans, toute personne était exposée en moyenne à 350 000 publicités. ». La facilité avec laquelle ces affiches, ces spots télés, ces annonces radios, sont comprises pourrait porter à croire que nos esprits sont vifs et alertes : qui pourrait interpréter et s’expliquer le message de centaines de publicités vues, entendues, perçues chaque jour ? Comment l’homme fait-il pour saisir l’entière exactitude d’autant d’information, d’une masse si conséquente de contenu imposé ?

Serions nous alors des génies ? Une génération programmée génétiquement pour accepter l’hyper-média, l’instantanéité de la connaissance ?

Et si, en fait, tout ce contenu était plus facile ? Cette facilité que l’on retrouve derrière le terme ami sur Facebook, l’absence de surface des accroches tel que « Enjoy Coca-Cola », ou « Fraîcheur de vivre, Hollywood Chewing-Gum »… Si toute information est prémâchée, parée à l’instantanée, alors il ne subsiste aucun génie, seulement l’automatisme.

Barthes appelle cette description très premier degré et univoque le descriptif. Et ce dernier, observé d’un œil lointain, pourrait bien être anxiogène tant il pense à notre place.