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Folie, combat et idée : ce que Derrida nous enseigne sur l’écriture.

Et je me dis… « mais tu es fou ! », raconte Jacques en portant un doigt vers sa tempe,  »tu es fou d’écrire ça, tu es fou de t’attaquer à ça ».

Il n’est pas anodin que Jacques Derrida, auteur, philosophe et linguiste, associe son œuvre avec la folie. Il lui arrive de craindre les concepts qu’il théorise et défend ; il ne s’agit pas d’une peur de l’écriture, l’auteur a en fait peur des idées qu’il présente, et du potentiel qu’elles renferment.

Ce que révèle cette relation, c’est sûrement le pouvoir de l’idée. En menant sa pensée vers la novation, Derrida fraie de nouveaux chemins, il poursuit une réflexion vers de nouveaux espaces, il étend le domaine des idées ; quitte à ce que ces nouvelles routes se face de force. Écrire, pour Derrida, s’apparente souvent au combat, à un geste agressif. Car en menant sa pensée vers des chemins jusqu’alors inexplorés, l’auteur refuse l’établi, cette doxa qui semble pourtant si naturelle tant elle est usuelle. Écrire est un combat, le texte est une arme de déstabilisation massive, qui peut blesser, inquiéter ceux qui pourraient se trouver en désaccord. Derrida ne clame pas pour objectif de blesser, mais il a conscience de la puissance de son outil, et l’use avec la conscience de son geste.

L’écriture telle que la présente Derrida pourrait sembler à des années lumières de nos intérêts lorsqu’il s’agit d’écrire en 2015. On ne blesse plus par une doctrine ou par des dogmes, car l’agressivité de l’écriture est devenue insoutenablement normale. Le nombre de publication est tel qu’il devient nécessaire, pour sortir de la masse, de porter un geste puissant dans chaque œuvre, l’extension du domaine de l’idée est devenue nécessité et non cheminement naturel. Lorsqu’un livre novateur et à contre-courant est publié, peut on encore le considérer comme une révolution, comme un geste combatif, alors que la nouvelle doxa veut la multiplication de ces courants agressifs ? L’accélération de la métamorphose des contenus semble rend muette toute révolution idéologique, comme si on ne pouvait plus distinguer la couleur rouge sur un caméléon changeant sa peau en permanence. Il y a en définitive peut-être trop de révolution pour aujourd’hui distinguer de véritables courants, on ne retiendra sûrement que les influences.

Pour une meilleure écriture aujourd’hui, il est intéressant d’observer ce que Derrida proposait sur son travail, lors des divers interviews qu’il donna au cours de sa vie. Voici une liste de trois points qui permettrait d’orienter l’écriture vers un aboutissement plus essentiel, moins objectivé :

  1. Ne pas chercher à intimider l’autre par son écrit, mais plutôt ne pas être intimidé par l’écriture.

C’est à dire : un étudiant diffuse un article dont le contenu vous révulse, vous n’êtes pas d’accord. Au lieu de chercher à discrédité les concepts promulgués en prouvant par A + B qu’ils sont faux, Derrida propose de créer un nouvel article, dans lequel vous proposerez des concepts différents voir inverses, car c’est à ces concepts même de contrer les affreuses divagation de l’autre étudiant.

  1. Écrire par nécessité d’expression, sans jamais se limiter à l’artificiel.

C’est à dire : Derrida écrivait énormément par nécessité, et utilisait la plume pour prolonger sa pensée, non pour la décrire. Écrire permet d’observer ses idées, et se contenter de la surface ne permet pas d’obtenir l’essence de l’idée, le concept qu’elle cache. Il faut toujours creuser une idée, dès que l’idée se manifeste, il viendra alors par l’habitude ce sentiment de nécessité de sortir les concepts de sa tête, de les préciser.

  1. Arrêter de faire comme si ce qui n’est pas naturel est naturel.

C’est à dire : si Derrida nous apprend bien une chose, c’est que les concepts et dogmes, même globalement acceptés, ne sont pas nécessairement justes, et qu’il faut arrêter d’écrire en les acceptant si on ne les considères pas naturels. Il faut accepter la folie de s’attaquer à certaines choses, et apprendre à faire sans une règle prédéfinie, si celle-ci nous semble illégitime.

Il s’agit après de savoir proposer une alternative à ce que l’on défait par l’écrit. Derrida n’attaquait pas, mais construisait, quitte à empiéter sur une propriété adjacente. C’est cela qu’il pensait fou, qui l’animait : combattre en construisant la nouveauté à ses yeux légitimes, face à un ancien sans naturel.

Un nouveau point de vue

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Un nouveau point de vue de la théorie Althussérienne

Je vais proposer dans ce billet une nouvelle interprétation de la théorie althussérienne de l’idéologie en analysant, à partir de l’article « Idéologie et Appareils idéologiques d’État » et de l’ouvrage « Sur la reproduction des rapports de production »

 

Le rapport entre la matérialité de l’idéologie et la constitution des croyances des sujets. À l’encontre de l’idée d’après laquelle le processus de surgissement du sujet ne peut être compris sans présupposer comme son propre moteur une forme de subjectivité, soit-elle individuelle ou collective, j’essaierai  de montrer que la perspective d’Althusser permet de comprendre ce processus comme un processus sans sujet.

 

En partant de cette idée, j’insisterai sur le caractère contingent et conflictuel des pratiques dans lesquels les sujets sont pris et des croyances qu’elles suscitent, afin de mieux cerner le rôle spécifique de l’interpellation idéologique.

 

Cette approche nous conduira à relire les thèses centrales sur l’idéologie proposées par Althusser en 1970, ainsi que les exemples qu’il introduit pour les illustrer, afin d’ouvrir une voie pour contrer certaines critiques qui lui sont souvent adressées, comme celle de ne pas avoir su sortir d’une conception de la société exclusivement axée sur la reproduction des rapports sociaux et empêchant de penser leur transformation, ou encore celle de ne pas avoir pris en compte les différences entre l’idéologie dominante et les idéologies dominées.

De Kracauer à Godard

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Le Petit Soldat, 1963.

Siegfried Kracauer né en 1889 et décédé en 1966 était un ami de Walter Benjamin. Il fu l’un des critiques de cinéma les plus influents de son époque. Son livre, « Siegfried Kracauer’s American Writings » regroupe des essais de critique culturelle sur le cinéma, la littérature et la théorie des médias. Il l’écrit au début du XXe lors de son passage en Amérique après avoir fui l’Europe occupée par les nazis. Dix ans après son arrivée aux Etats-Unis, Kracauer commente les développements dans le cinéma américain et européen. En apportant sa vision sur le film noir et le néoréalisme, il examine les tendances politiques troublantes dans le cinéma grand public. Il passe en revue les expériences contemporaines de cinéastes avant-gardistes. Sa réflexion sur l’état des arts et des sciences humaines dans les années 1950 l’a dirigé à plusieurs reprises dans des débats sur la culture juive afin de démêler les stéréotypes nationaux et raciaux.

Perceptible de manière anecdotique, c’est plus tard avec « Histoires du cinéma » (1999) que Godard semble s’être détourné de la conception kracauerienne de la « rédemption de la réalité par l’image cinématographique ». Cette notion est une réflexion inédite sur la spécificité de l’art cinématographique. Elle permet de mettre en scène le flux de la vie au sein d’un monde de plus en plus susceptible de facilement disparaître. On pourrait dire que Godard aspire à la conception de l’Histoire selon Walter Benjamin.

 

« Théorie du film »… Un titre difficilement accessible.

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Publié par le journaliste et critique de film Kracauer en 1960 aux États Unis, ce gros volume rencontre plusieurs problème impliquant directement la communication de se titre.

  • Projeté en 1940 sur la base d’une expérience de spectateur de cinéma des années 1920-1930, écrit dans les années 50 et donc publié dans les années 60 aux Etats Unis ainsi que bien plus tard en France : Cet ouvrage rencontre un décalage temporel important qui dévalorise ses propos dans un contexte d’une autre époque. La ou il est depuis longtemps un classique, il s’avère nouveaux dans la parution française.

  • La deuxième difficulté est qu’il se dresse face à l’ombre de son géant « De Caligari à Hitler » qui le domine de tout sa puissance sociale. C’est donc très difficile de promouvoir la « Théorie du film » parmi le reste de ses œuvres.

  • Ensuite vient le fait notoire relié à la première cause ; il est difficile de comprendre l’auteur. Il faut presque le redécouvrir car le moment ou il à écrit et pensé cet ouvrage, il n’avais pas le même courant de réflexion que lors de la parution du livre. En effet à ses début Siegfried était fortement influencé par la sphère culturelle de la Weimar ce qui est naturellement normal.

Il est donc pas évident pour les lecteurs de se plonger dans cette « théorie du film » toute chamboulée par le temps…